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Le Sabre et la Plume

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Vendredi 20 mars 2009 5 20 /03 /2009 16:32






L’Organisation de Coopération de Shanghai : arbitrage entre intégration régionale et intérêts stratégiques pour l’Asie centrale











Depuis 2001, date de création de l'Organisation de Coopération de Shanghai, se pose la question de savoir, notamment dans les pays occidentaux, si cette organisation régionale est une copie de l'OTAN version asiatique.  Cette question est bien légitime, quand on sait que les Etats appartenant à l'OCS, avec en particulier la Russie et la Chine, ont défini pour objectif commun de lutter efficacement à la fois contre le terrorisme, le séparatisme et le radicalisme qui sévissent en Asie centrale parmi les ex-républiques soviétiques. La question est tout aussi légitime quand on sait que l'OCS s'est doté d'un centre spécial de lutte contre le terrorisme islamique à Tachkent (Ouzbékistan), et que la Russie et la Chine réalisent depuis peu des exercices militaires communs d'unités d'élite.

Tout porte donc à croire que l'OCS tend à devenir une organisation de type sécuritaire comme l'est l'OTAN en Europe, et que l'Asie peut donc se donner les moyens à terme de gérer ses propres enjeux sécuritaires.

Pourtant dans la réalité, mis à part les objectifs clairs affichés par l'OCS en matière de sécurité, les propositions des États membres sont loin de trouver un quelconque débouché, surtout quand ces propositions proviennent de la Chine ou de la Russie. En effet, l'organisation est depuis quelques années en perte de vitesse, car d'une part on voit qu'elle ne s'est pas encore doté d'une structure militaire permanente, et d'autre part on assiste de fait à une véritable confrontation d'intérêts entre la Russie et la Chine au sein de l'organisation, surtout lorsqu'il s'agit de l'Asie centrale, qui devient de jour en jour une région toujours plus stratégique du fait des convoitises russes, chinoises, et également occidentales.




Le problème vu depuis la Russie

 

La Russie est un acteur de poids dans l'OCS, au même titre que la Chine, dont elle se méfie pour des questions de leadership, et surtout par rapport à l'Asie centrale.

L'Asie centrale est comme on le sait l'ancienne chasse gardée de la Russie sous le régime soviétique, et depuis 1991, du fait de la désorganisation politique et économique qu'a provoqué la chute de l'URSS, la Russie garde tout de même une certaine mainmise sur les ex-républiques soviétiques.

Pourquoi ? Parce que la Russie a toujours essayé depuis 1991 de maintenir des relations politiques et surtout économiques avec les ex-républiques soviétiques, notamment à travers la Communauté des Etats Indépendants (CEI).

Parce que ces républiques, notamment les républiques d'Asie centrale comme le Kazakhstan, l'Ouzbékistan, le Tadjikistan ou le Kirghizstan possèdent des ressources énergétiques sur leur sol, et alimentent en partie ou sont susceptibles d'alimenter la Russie.

La Russie voit donc dans l'OCS un moyen de maintenir, voire de renforcer le lien qu'elle avait déjà avec les républiques d'Asie centrale, et d'un autre côté de s'allier à la Chine, car ces deux puissances redoutent depuis 2001 une installation durable de la présence américaine en Asie centrale.


Au niveau de ses relations avec la Chine dans le cadre de l'OCS, la Russie se montre souvent assez coopérante, notamment sur les questions sécuritaires en Asie centrale, avec les accords de lutte commune contre le terrorisme, les séparatismes et le radicalisme religieux (les « trois forces du mal » selon la Chine).

2001 a consacré cette coopération quasi-bilatérale avec la naissance de l'organisation, dont la base est clairement l'enjeu sécuritaire en Asie centrale afin de dynamiser cette région enclavée, se substituer à la présence militaire américaine dans la région, et servir leurs intérêts, notamment énergétiques et économiques.


Pourtant, si la Russie était coopérante aux débuts de l'OCS, on voit également que depuis quelques années elle n'est plus aussi ouverte à une intégration plus approfondie dans l'OCS, notamment à cause de l'attitude de la Chine.

Les Russes, comme on l'a dit, veulent garder une certaine mainmise sur l'Asie centrale et ses réserves énergétiques. C'est d'ailleurs ce qu'ils ont réaffirmé avec la construction de l'Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC), dans le cadre des cercles de négociations de la CEI.

Or, la stratégie de la Chine est tout autre puisqu'elle envisage au contraire de contrer cette mainmise russe.


Le problème vu depuis la Chine

 

La Chine a comme la Russie un poids important dans l'OCS, et apparaît depuis 2001 comme une force dynamique de proposition dans les négociations de l'OCS aec les républiques d'Asie centrale.

Selon Xu Tao (de l'Institut Chinois des Relations Internationales Contemporaines), la Chine comme la Russie s'engagent depuis la création de l'OCS dans un équilibre des puissances, ce qui a amené à un « grand jeu » régional, autour de l'Asie centrale, en plus de celui qui a déjà été identifié par les Etats-Unis en 2001 dans la région.


Selon la Chine, lenjeu premier est d'institutionnaliser l'OCS autour des questions de sécurité dans la région, et donc d'identifier comme le font les Etats-Unis un « axe du mal » à combattre, c'est-à-dire le terrorisme, le séparatisme et le radicalisme en Asie centrale.

L'objectif déclaré de l'OCS, et donc par là même de la Chine est de refuser l'implantation durable de l'influence américaine en Asie centrale, car les méthodes employées par les Etats-Unis en Afghanistan, et surtout dans ses « bases arrières », menacent directement certains Etats membres de l'OCS. À titre d'exemple les USA, dans le but de stabiliser politiquement la région et d'en finir avec les régimes autoritaires, ont apporté leur soutien aux partis d'opposition au Kazakhstan et au Kirghizstan à partir de 2001.


De plus, la Chine a tout intérêt à contrer l'influence des américains dans la région, car elle permet aussi à la Russie de réaffirmer sa puissance militaire dans les Etats d'Asie centrale où elle possède des bases militaires, puisque celle-ci voit aussi la présence américaine dans la région d'un mauvais œil.


Pour affirmer sa position avec le concours de l'OCS et des Etats d'Asie centrale, la Chine compte alors passer par la stratégie économique en Asie centrale.

Il s'agit donc de doubler les objectifs sécuritaires de l'OCS d'objectifs économiques, afin de les rendre complémentaires.


La Chine mise donc sur le développement économique des républiques d'Asie centrale, avec une ouverture des marchés domestiques, un désenclavement par la construction d'infrastructures de transport, et donc à terme un enrichissement de la région, qui freinerait dans le même temps les activités terroristes, qui généralement s'enracinent dans la pauvreté.


La Chine a donc une stratégie double pour l'Asie centrale, mais également des intérêts à placer dans cette région : d'une part sa stratégie de développement économique peut affaiblir à terme l'influence historique de la Russie, et d'autre part cette stratégie de développement et de stabilisation politique et sécuritaire peut donner à terme l'opportunité à la Chine de réaliser son projet de « réouverture de la route de la soie », mais afin de s'assurer un accès stable aux ressources énergétiques de l'Asie centrale, voire même du Moyen-Orient.


Au niveau de l'OCS elle-même, l'objectif récent des États membres est d'institutionnaliser davantage l'organisation, dans le but de s'engager dans une intégration non plus informelle mais efficace et durable.

Jusque là, le domaine qui a été le plus institutionnalisé dans l'OCS est celui des douanes et des politiques frontalières, avec la présence de sommets réguliers entre acteurs étatiques.


La Chine, pour sa part a proposé de créer une Banque de développement dans l'OCS, ainsi que de créer une zone de libre-échange entre Etats-membres, car elle souhaite rappeler, comme le note Xu Tao, l' « esprit de Shanghai » de 2001, à savoir « priorité à la croissance dans le respect des souverainetés et la préservation d'un environnement stratégique stable ».


Etat des lieux des relations sino-russes dans l'OCS

 

Au regard des différentes revendications de la Russie et la Chine à propos de l'Asie centrale, on peut considérer que les deux puissances motrices de l'organisation de Shanghai adoptent des stratégies qui semblent aller au-delà du cadre multilatéral propre à l'OCS.


En effet, plus l'organisation se construit (à travers les différents Sommets, de Shanghai jusqu'à Bichkek en 2008), plus la Russie et la Chine semblent utiliser l'organisation pour se contrôler mutuellement, selon Jean-Sylvestre Mongrenier (de l'Institut Thomas More).

Ces deux États sont à même de faire jouer leur influence en Asie centrale, qui semble donc être leur terrain de jeu.


Aussi ont-ils bien senti que cette région est non seulement stratégique pour eux comme pour les américains et les occidentaux en général, mais aussi que les résultats de l'intervention de l'OTAN en Afghanistan peuvent constituer un enjeu potentiel à exploiter ultérieurement.


Autre aspect du problème : bien que les deux leaders régionaux soient tous deux assez peu favorables à une implantation américaine en Asie centrale et demandent souvent aux Américains de retirer leurs troupes des pays frontaliers avec l'Afghanistan (membres de l'OCS), la Russie et la Chine savent aussi très bien qu'une opposition aux Etats-Unis n'est pas non plus dans leur intérêt, car ces derniers sont de sérieux partenaires économiques.

Aussi les deux États se contrôlent-ils mutuellement, car un faux pas de l'un vis-à-vis des Etats-Unis pourrait entraîner des conséquences négatives pour l'autre, ainsi que pour l'OCS.


La Russie et la Chine sont ainsi des négociateurs de poids dans l'organisation de Shanghai et des forces de proposition certaines, cependant souvent les intérêts nationaux reprennent le dessus, ce qui peut avoir pour effet sur le long terme un affaiblissement de l'institution régionale.


Le problème vu depuis les républiques d'Asie centrale

 

Vu des républiques d'Asie Centrale (RAC), les enjeux internes à l'OCS sont perçus différemment,  car les États d'Asie centrale n'ont pas le même poids politique et économique que les deux géants mis côte à côte.

Les RAC étaient relativement stables politiquement depuis la chute de l'URSS, avec la mise en place et le maintien de régimes autoritaires (ex : Islam Karimov en Ouzbékistan, Noursoultan Nazarbaiev au Kazakhstan, Askar Akaiev au Kirghizstan, Emomalii Rahmon au Tadjikistan).


Cependant, depuis la fièvre terroriste qui s'est emparée de l'Asie centrale au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, avec l'épicentre afghan notamment, ces républiques font face à la menace terroriste, ainsi que le séparatisme (ex : Ouïghours) et le radicalisme.

Ils sont également dans une situation économique inquiétante, depuis 1991, due en grande partie à la zone enclavée dans laquelle se trouve leur territoire.


Le projet de Pékin, comme on l'a vu, est de tenter de redynamiser l'économie de ces républiques, de leur apporter un stabilité plus importante, afin de lutter plus efficacement contre le terrorisme, alors que Moscou ne l'entend lui garder son influence dans les territoires d'Asie centrale.


Si on ajoute à cela l'influence américaine grandissante dans ces Etats, avec notamment les bases arrière de l'armée américaine pour l'Afghanistan, l'Asie centrale est bel et bien prise en tenaille.


L'OCS a donc un rôle à jouer, dans le sens d'une ouverture économique et d'une sécurisation de la zone centre asiatique, mais il faudrait pour cela et avant tout que la Chine et la Russie trouvent un compromis au niveau de leurs prétentions en Asie centrale.


On voit donc que si au départ, en 2001 avec la fondation de l'OCS, les pays d'Asie centrale devaient être les principaux bénéficiaires d'un partenariat régional avec la Chine et la Russie avec un cadre institutionnel commun, on constate que des réalisations ont été faites, surtout au niveau sécuritaire, mais que certaines  autres réalisations, comme notamment l'intégration économique et politique, sont bloquées par les divergences sino-russes.


La question des nouveaux entrants dans l'OCS

 

L'OSC n'a pas connu de nouvelles intégrations dans son organisation depuis 2001 avec l'entrée de l'Ouzbékistan. Néanmoins, elle a admis dans ses cercles de négociations des États et d'autres organisations régionales en tant qu'observateurs ou invités.


Parmi ces Etats, certains réclament haut et fort leur entrée dans l'OCS, c'est le cas notamment de la très controversée République Islamique d'Iran.

En effet, depuis les participations de Mahmoud Ahmadinedjad aux Sommets de l'OCS en tant que représentant observateur, l'Iran affiche de plus en plus sa volonté de s'intégrer dans l'organisation afin de renforcer son poids sur la scène régionale.


Certains spécialistes de l'Asie centrale et des relations interétatiques des pays asiatiques, comme Laurence Basset (de l'Institut Québécois des Hautes Etudes Internationales) avancent depuis cette volonté d'intégration de l'Iran l'idée que l'OCS aurait besoin de nouveaux membres dans le but de se renforcer, notamment face au terrorisme, au séparatisme et au radicalisme qui ébranlent certains de ses Etats membres. Si l'OCS regagne de l'intérêt pour les Etats d'Asie centrale depuis les « révolutions colorées », et donc de la légitimité surtout par rapport à la présence américaine dans la région, il semble que son avenir proche doive passer par une ouverture plus importante, afin de pouvoir enfin s'institutionnaliser.


Concernant l'Iran, son intégration est encore une fois conditionnée à bon nombre d'intérêts entre la Chine et la Russie.

La Chine est assez favorable à l'adhésion de l'Iran dans l'OCS, car cela lui permettrait de mettre en œuvre son projet pour l'acheminement de ressources pétrolières et gazières iraniennes vers l'est par le Kazakhstan, et de développer un partenariat économique important autour du pétrole avec l'Iran.


La Russie, pour sa part, a des intérêts d'ordre militaire, nucléaire et aéronautique en Iran, et n'est contrairement à la Chine pas liée à  l'Iran par le pétrole étant donné l'étendue de ses propres réserves énergétiques. Elle n'est ainsi pas spécialement intéressée par l'adhésion de l'Iran, d'autant plus que les Russes craignent la réaction des Etats-Unis s'ils venaient à s'allier avec l'Iran dans le cadre de l'OCS, principalement à cause du litige nucléaire en Iran avec la communauté internationale (AIEA), et de la menace que représenterait pour certains Etats l'association puissance énergétique-puissance nucléaire.


La question de l'adhésion de l'Inde est également mise sur la table de négociations de l'OCS. En effet l'Inde est un acteur régional de poids en Asie, et se sent de plus en plus concernée par les objectifs de sécurité et d'énergie en Asie centrale.

Elle souhaite intégrer l'organisation afin de pouvoir apporter sa contribution dans la lutte contre le terrorisme (car le conflit afghan est loin de rassurer l'Inde) et afin de faire valoir ses intérêts énergétiques, notamment en ce qui concerne le projet d'oléoduc qui irait de l'Iran à l'Inde en passant par le Pakistan.



Par Charles Réveillard


Par Cercle E.R.I.S. - Publié dans : Asie
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