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En janvier 1871, le chef du pouvoir exécutif français Adolphe Thiers signe avec l’Allemagne le traité de Francfort, qui entérine la victoire de la nouvelle Allemagne sur Napoléon III. La défaite de ce dernier symbolise à la fois la fin des combats pour les aspirations nationales, et la position désormais dominante de l’Allemagne en Europe continentale.
On peut dès lors se demander si le statu quo en faveur des empires autoritaires voulu par le chancelier prussien Otto von Bismarck va caractériser la fin du XIXe siècle. En fait, la stratégie allemande d’isolement de la France républicaine va-t-elle perdurer jusqu’à l’aube de la Première Guerre mondiale ? Plus globalement, comment les relations internationales vont-elles caractériser la montée vers la guerre en 1914 ?
Pour répondre à cette question il semble essentiel d’étudier dans un premier temps la mise en place des systèmes bismarckiens, entre 1870 et 1887. En second lieu, la fondation de l’Entente comme réponse à la Triplice s’avère tout aussi nécessaire à développer, si l’on veut comprendre enfin ce qui a conduit à la montée vers la guerre.
Au sortir de la guerre franco-prussienne de 1870, les intentions du chancelier Bismarck sont claires : il faut à tout prix préserver le statu quo favorable aux empires autoritaires. Pour cela Bismarck souhaite se rapprocher et de l’Autriche-Hongrie et de la Russie, ce qui lui permettrait d’isoler la France dans l’optique d’éviter une nouvelle guerre de revanche. Pour mener à bien cette politique il va mettre en place ce que l’on appellera plus tard les « systèmes bismarckiens ».
Tout d’abord, il s’emploie à rapprocher l’Allemagne de l’Autriche et de la Russie, dont les alliances lui paraissent indispensables. Malgré la lutte d’influence qui caractérise tout le XIXe siècle et oppose l’Autriche à la Russie dans la région des Balkans, l’Allemagne signe en 1873 l’Entente des trois empereurs avec les deux empires de l’Est. Cette alliance revêt un caractère militaire, étant entendu que si l’une des trois puissances signataires entrait en guerre, les deux autres exerceraient à son endroit une « bienveillante neutralité ». Néanmoins cette première alliance est encore fragile. D’une part parce que le tsar Alexandre II intervient en faveur de la France en 1875 dans un différent qui l’oppose à l’Allemagne. D’autre part, la Russie remporte en 1877 une victoire complète sur l’empire ottoman, et le traité de San Stefano consécutif à cette guerre consacre la création d’une grande Bulgarie, satellite de la Russie, ainsi que la prédominance de l’influence russe dans les Balkans. Mais en 1878 se tient à Berlin une conférence qui, à l’initiative de l’Autriche-Hongrie qui entend mener une poussée vers Salonique et réclame l’administration de la Bosnie-Herzégovine, réduit considérablement l’influence russe et donne gain de cause à l’Autriche en Bosnie, la Serbie devenant aussi autonome. Il est donc logique que la Russie, furieuse des conséquences de cette conférence, ne considère plus valide l’Entente de 1873.
Comprenant qu’il faut choisir entre la Russie et l’Autriche-Hongrie, Bismarck, qui a tout pouvoir pour diriger les affaires allemandes, décide de renforcer le lien qui unit son pays à la Double Monarchie, qui lui paraît à juste titre plus sûre. C’est pourquoi, en 1879, l’Allemagne fonde avec l’Autriche la Duplice, qui rapproche diplomatiquement les deux empires centraux. Cela n’empêche pas Bismarck de réunir à nouveau l’Autriche et la Russie dans une nouvelle Entente des trois empereurs, conclue en juillet 1881, ce qui s’apparente à un véritable coup de maître au vu des antagonismes récents qui opposent François-Joseph et le tsar de toutes les Russies. Afin d’isoler encore plus la France, l’Allemagne, profitant de la déception italienne par la mise en place d’un protectorat français en Tunisie (traité de Bardo, 1881), réunit avec elle l’Italie et l’Autriche-Hongrie dans la Triple Alliance en 1882, qui sera, jusqu’à la guerre, le pilier diplomatique du IIe Reich.
Seulement Bismarck sent bien que la Russie pourrait être amenée à reconsidérer son rejet d’une alliance avec la République française, c’est pourquoi il effectue de nouveau des démarches envers l’empire d’Alexandre III. Ce dernier, certainement quelque peu influencé par son ministre germanophile Giers, signe donc avec Bismarck un contrat dit de contre-assurance ou de ré-assurance qui lui assure le soutien allemand dans la question des Balkans, ce qui est d’ailleurs contraire aux engagements pris cette même année par l’Allemagne avec la Double Monarchie, c'est-à-dire en 1887. En effet, cette même année, la Triplice est renouvelée (elle doit l’être tous les cinq ans). De plus, Bismarck convainc, toujours en 1887, l’Italie de se rapprocher de la Grande-Bretagne. C’est chose faite puisque les Anglais et les Italiens s’entendent pour préserver le statu quo en Méditerranée. Par conséquent, en 1887, la France se retrouve totalement isolée sur l’échiquier européen, l’Allemagne s’étant placé au moment de ce troisième système bismarckien au centre du jeu diplomatique européen. Même si ces alliances restent plus que fragiles en raison des tensions qui peuvent se raviver à tout moment, Bismarck a bel et bien réussi son projet, à savoir isoler complètement la France.
C’est le renvoi de Bismarck en 1890 par le nouvel empereur Guillaume II, âgé de vingt-sept ans, qui change la donne en Europe. Guillaume II s’engage en effet dans une Weltpolitik, et désire ainsi que l’Allemagne mène une politique internationale plus offensive et plus cohérente vis-à-vis du système tripliste. Guillaume II considère, tout comme ses ministres, que l’engagement de contre-assurance contracté avec la Russie place son pays en porte-à-faux envers la Triplice. Dès 1888, la Russie comprend qu’elle ne doit plus rien attendre du côté de l’Allemagne, qui coupe d’ailleurs l’envoi de ses capitaux en Russie.
Ses voies de financements bloquées, l’empire russe se trouve désormais dans l’obligation de trouver un partenaire financier s’il veut continuer à poursuivre son industrialisation, soutien qui lui est proposé par la France, qui compte bien de la sorte défaire son isolement européen. La Russie accepte et les banquiers français permettent à la France d’investir dans le pays. Cette aide française contribue à abaisser les barrières qui se dressaient entre les deux pays, et en 1891 certains dirigeants militaires français sont reçus pour assister à des revues de troupes en Russie, ce qui laisse entrevoir la possibilité d’un accord concret. Par l’intermédiaire des banques françaises, l’État français fait pression sur le gouvernement russe pour sceller enfin une alliance (le banquier d’affaires Rothschild coupe par exemple provisoirement les virements financiers vers la Russie pour protester contre les pogroms qui s’y déroulent). C’est ainsi qu’en 1893-1894 les deux gouvernements paraphent un traité franco-russe. Ce traité engage les deux pays à s’entraider militairement au cas où l’un des deux serait agressé : la France mobiliserait 1.300.000 hommes, la Russie 800.000, et les deux pays proclameraient la mobilisation générale si un des membres de la Triplice enclencherait ne serait-ce qu’une mobilisation partielle. Ce que Bismarck redoutait est arrivé ; la France trouve dans « le rouleau compresseur » russe un allié de choix.
La France n’entend pas en rester là et compte bien tisser à son tour un réseau d’alliances capable de contrecarrer la Triplice. C’est dans ce but qu’elle tente de se rapprocher de l’Italie. Ce rapprochement est de fait permis par la fin de la guerre économique et douanière qui opposait les deux pays et qui prend fin par des accords en 1888. En 1890, les deux « sœurs latines » signent des accords coloniaux dans lesquels la France concède la tripolitaine à l’Italie, qui de son côté laisse toute laitue à la France pour s’établir au Maroc. En outre, en 1892, les deux pays s’accordent secrètement sur la neutralité de l’Italie en cas d’une guerre opposant la France à l’Allemagne. Cette reprise des liens franco-italiens ne passe évidemment pas inaperçue, c’est pourquoi les Allemands se mettent à douter de l’efficacité potentielle de l’alliance qui les relie à l’Italie, même si cette dernière a participé au renouvellement de la Triplice la même année.
Dès 1898, le ministère français des Affaires étrangères est confié à Théodore Delcassé, habile diplomate qui ne verrait pas d’un mauvais œil une alliance avec la Grande-Bretagne. Pourtant, en ce début de XXe siècle, les Anglais, à l’initiative de Chamberlain, sondent les Allemands pour savoir si une alliance serait envisageable. La réponse de l’Allemagne est claire : si le Royaume-Uni souhaite une union, l’alliance doit être pleine et entière, et non porter seulement sur des accords concernant la Méditerranée comme le propose le libéral Landsdown. En fait, entre le soutien anglais et la construction d’une puissante flotte (ce que ne peut accepter la première puissance maritime mondiale anglaise), le Kaiser Guillaume II a fait son choix, à savoir ses cuirasses. Dès lors, plus rien ne s’oppose à un rapprochement avec la France, d’autant plus que l’incident colonial de Fachoda (1898) se termine sans conflit ouvert. Delcassé multiplie les avances envers la Couronne anglaise. En 1903, le roi d’Angleterre Édouard III se rend à Paris. D’abord accueilli aux cris de « Vive les Boers ! Vive Marchand ! », celui-ci finit pourtant par s’attirer grâce à sa bonhommie, la sympathie du peuple parisien. En 1904, à Londres, est signée l’Entente cordiale, qui met fin à tout différent colonial entre la France et la Grande-Bretagne, les deux pays validant chacun la zone d’influence de l’autre.
Pour contrebalancer la Triplice, il ne reste plus à la France qu’à favoriser un rapprochement entre Grande-Bretagne et Russie pour se trouver au cœur d’un inattendu système d’alliances. Les vœux français se réalisent lorsqu’en 1907 un accord russo-britannique permet la fondation de la Triple Entente, créée pour faire contrepoids à la Triplice. La nouvelle situation internationale qui en résulta est entièrement le fait d’une politique étrangère française dynamique, qui grâce à des ministres compétents (Ribot, Hanotaux, Delcassé de 1898 à 1906) a réussi à se sortir de l’isolement international qui la pénalisait en 1887.
On le voit donc, en ce début de siècle les relations internationales se caractérisent par la présence de deux blocs d’alliances aux intérêts divergents. Cette situation transparaît dans un premier temps lors des deux crises marocaines de 1905 et 1911. En 1905, un discours du Kaiser à Tanger dénonce les intérêts français au Maroc et manque de peu de mettre le feu aux poudres entre les deux pays. À la conférence d’Algésiras, en 1906, le Royaume-Uni et la Russie soutiennent logiquement leur allié français, qui voit sa position marocaine avalisée. De nouveau, en 1911, l’Allemagne tente d’intimider la France en envoyant mouiller un navire de guerre dans la rade d’Agadir. On croit le conflit armé imminent, conflit qui est évité de justesse grâce à la souplesse du Président du Conseil Caillaux. À l’issue de cette seconde crise la France doit néanmoins céder le Togo et le Cameroun à l’Allemagne, en échange de la possession du Maroc. Même si ces deux crises n’ont pas à proprement parler lieu sur le sol européen, elles n’en constituent pas moins des exemples frappants des tensions internationales qui caractérisent l’avant-guerre et de la possibilité d’une guerre franco-allemande. Cette perception des relations internationales prend toute son acuité dans les rapports de force et d’influence qui opposent la Russie à la Double Monarchie dans la région balkanique.
Plusieurs crises graves secouent en effet les Balkans entre 1908 et 1913. C’est d’abord l’annexion en 1908 de la Bosnie par l’Autriche-Hongrie qui déclenche l’ire de la Russie. Cette dernière voit en effet son influence sur les slaves du sud de plus en plus sérieusement concurrencée et menacée. Depuis toujours la Russie soutient la Serbie, le Monténégro et la Bulgarie contre la volonté autrichienne d’étendre son influence dans cette région. Cette annexion autrichienne menace de fait directement la Serbie de Pierre Ier, état client des Russes. En 1912, une coalition des petits pays des Balkans (Serbie, Bulgarie, Roumanie) défait les troupes ottomanes et se partage la Macédoine. Un an plus tard, la Bulgarie est défaite par ses anciens alliés lors d’une nouvelle crise balkanique. De nouveau on se partage les restes de la Macédoine. Il faut toutefois noter la création en 1912 d’un territoire autonome d’Albanie. La situation se trouve particulièrement tendue entre l’Autriche-Hongrie et la Russie. La première nommée contracte des accords secrets avec les différents pays de la région. La seconde sent que son influence se réduit comme peau de chagrin, d’autant plus que la création d’une grande Yougoslavie satellite des intérêts russes semble s’avérer un projet irréalisable. En cette année 1914, les Balkans méritent donc bien leur surnom de « poudrière de l’Europe ».
En éclatant, cette poudrière va mener les différents acteurs européens vers la Première Guerre mondiale. Le 28 juin 1914, l’archiduc François-Ferdinand, prétendant au trône d’Autriche, est assassiné à Sarajevo par Princip, un étudiant bosniaque résidant en Serbie. C’en est trop pour l’Autriche, qui voit là une occasion rêvée de régler le problème serbe. Le 23 juillet l’Autriche, profitant du retour par bateau de Russie du président français Poincaré et de son ministre Viviani, lance un ultimatum à la Serbie. Celle-ci rejette l’article 6 qui signifierait l’ingérence de l’Autriche-Hongrie dans l’enquête policière sur le sol même du pays, ce qui conduit l’empire autrichien à déclencher les hostilités le 28 juillet 1914. C’est à ce moment là que se met en marche l’implacable jeu des alliances élaboré depuis un demi-siècle. La Russie proclame la mobilisation générale pour soutenir son « client » serbe le 30 juillet. L’Allemagne, qui accorde son plein soutien à la Double Monarchie, lance le 1er août un double ultimatum à la Russie (ordre de démobiliser) et à la France (réclamation des places fortes de Verdun et de Toul). Le 2 août la France annonce à son tour la mobilisation générale. Le 3 août l’Allemagne déclare la guerre à la France. Les Allemands ayant envahi la Belgique pourtant neutre, la Grande-Bretagne, un temps indécise, déclare à son tour la guerre à l’Allemagne le 4 août, aux côtés de ses alliés français et russes. C’est la guerre générale en Europe, conflit entièrement dû aux différents jeux des alliances. Comme on pouvait s’y attendre la Triple Alliance (ou Triplice) entre en guerre contre la Triple Entente, l’Italie restant neutre, conformément aux accords passés en 1902.
En conclusion, les conséquences de la mise en place d’une part de la triple Alliance (1882) et d’autre part de la Triple Entente (1907) sont aussi flagrantes que dramatiques. C’est dans un premier temps sous l’impulsion du « chancelier de fer » qu’on assiste à la création d’une alliance entre les deux grands empires d’Europe centrale. À partir de 1890, la France arrive à profiter des failles de la politique internationale allemande pour peu à peu s’entourer d’alliés qui seront à ses côtés lors de l’ouverture du premier conflit mondial.
Si les relations internationales européennes se caractérisent entre 1870 et 1914 par la mise en place de systèmes d’alliances atour de l’Allemagne ou de la France, se pose dès lors logiquement la question des responsabilités de chaque pays à l’ouverture du conflit. Comme nous l’avons montrée, les deux responsables principaux semblent être l’Autriche-Hongrie et la Russie. En ce qui concerne l’Autriche le traitement et la résolution du problème serbe s’avère vital. Ne pas le solutionner rapidement reviendrait pour les dirigeants autrichiens à sonner en quelque sorte le glas de l’empire, menacé d’éclatement par les potentiels conflictuels que portent en elles les revendications des nationalités. Quant à la Russie, le choix d’engager le conflit armé résulte d’une logique somme toute compréhensible. Ébranlé par la révolution de 1905 le régime russe ne peut en effet se permettre de perdre toute influence dans les Balkans, ce qui ne manquerait pas de lui enlever une bonne part de sa crédibilité diplomatique. Cependant, la responsabilité du conflit nous semble aussi partagée avec l’Allemagne et la France. L’Allemagne a adressé à l’Autriche un « chèque en blanc » pour déclarer la guerre à la Serbie et connaissait très bien les risques qu’elle encourrait à partir de ce moment. Enfin la France semble avoir soutenu son allié russe plus solidement en 1914 que lors des crises précédentes. Elle aussi savait très bien que le conflit local pouvait dégénérer en conflit européen.
Par Matthieu Roger