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Une coopération indo-pakistanaise est-elle possible?
C'est un procès pas comme les autres qui s'est ouvert jeudi 16 avril 2009 à Bombay, celui des
attentats qui ont frappé la capitale économique indienne du 26 novembre au 29 novembre 2008. 174 morts, des centaines de blessés, dix terroristes, un seul accusé[1]. Mohammad Ajmal Amir Iman alias «Kasab» est, en effet, soupçonné d'être le seul survivant du groupe de dix
hommes qui ont perpétré les attaques dans toute la ville. M. Iman, 21 ans, est inculpé "d'actes de guerre" contre l'Inde, de "meurtres et de tentatives de meurtres et de violation de la
législation sur les armes et les explosifs". Il encourt la peine de mort pour ce que la presse a surnommé le "11-Septembre de l'Inde"[2]. Mais derrière le procès du jeune homme se dessine celui de la responsabilité du Pakistan. Le procureur spécial, M. Nikam, affirme que la précision de ces
attentats suggère l'implication de professionnels du renseignement au Pakistan[3].
Cette brûlante actualité maintient un climat de doute quant à un éventuel apaisement des tensions politiques et diplomatiques entre ces deux frères ennemis. Pour autant, tout espoir n'est pas perdu! Trois hypothèses de résolution doivent être mentionnées...
Si l'Afghanistan est instrumentalisé en tant que catalyseur d'une volonté commune aux deux Etats, l'appui de certaines grandes puissances internationales est aussi susceptible d'orienter la résolution du conflit indopakistanais. Enfin, cette problématique doit être observée sous un angle plus pragmatique, par la relance des échanges commerciaux et énergétiques.
I. L'instrumentalisation de l'Afghanistan
L'Afghanistan est un levier potentiel majeur dans l'amélioration du conflit indo-pakistanais, notamment sous l'angle de la lutte anti-terroriste.
A. Une lutte anti-terroriste commune, comme angle d'approche au conflit
Dès l'indépendance de l'Inde britannique (1947), le Cachemire devient une source permanente de tensions entre l'Inde et le Pakistan donnant lieu à des conflits armés et des attentats[4]. Cette situation a facilité l'apparition de groupements extrémistes tels que le Lashkar-e-Taiba (LeT)[5]. L'objectif principal de cette organisation est la création d'un Etat islamique indépendant.
Les attentats de Bombay n'ont fait que raviver les haines du conflit du cachemire et ont montré la fragilité des relations Pakistan-Inde face au mouvement du LeT. De plus, à l'origine, l'organisation LeT fut en partie créé pour participer au conflit Moudjahid contre le régime de Nadjibullah en Afghanistan (1992)[6]. Par la suite, le mouvement s'est créé des liens avec les Talibans (certains cadres du mouvement sont afghans) puis avec le mouvement terroriste d'Oussama Ben Laden, Al-Qaida. En effet, lors de sa capture en avril 2001 le long de la frontière afghano-pakistanaise, Khalid Abdullah Mishal Thamer Al Mutayri (né au Koweït) aurait avoué l'aide apportée par le LeT à son groupe Taliban.
Un espoir de dénouement du conflit peut être envisagé par le biais de la lutte contre les mouvements terroristes en Afghanistan. En effet:
D'une part, Barack Obama fait de la lutte antiterroriste en Afghanistan une de ses priorités. Dans ce but, un apaisement des relations indo pakistanaise est nécessaire. Cela permettrait de faciliter la lutte contre les talibans pakistanais qui combattent et s'entraînent en Afghanistan. Les analystes observent une mutation du mouvement Taliban avec une augmentation significative de combattants en provenance du Pakistan. Barack Obama prône à ce sujet d'en « finir avec la politique afghane d'Islamabad et son cortège de groupes islamiques supplétifs »[7].
D'autre part, l'Inde et le Pakistan ont un intérêt commun dans cette démarche ; cela permettrait à l'Inde de diminuer le risque d'attaques terroristes sur son territoire et de réduire les tensions inhérentes à la région du Cachemire attisées et instrumentalisées par certains groupes terroristes, notamment le LeT[8]. De plus, cela permettrait au Pakistan d'asseoir son régime démocratique et de rester en bon terme avec les Etats-Unis, facteur de pression et d'aides financières importantes[9].
Le conflit du Cachemire a forcé le Pakistan et l'Inde à créer une armée conventionnelle soutenue par la fonction dissuasive de leurs armes nucléaires (acquises respectivement en 1998 et 1974). La montée du terrorisme au Pakistan et en Inde force ces deux puissances à revoir leur stratégie de défense vers un combat centré sur des opérations anti-terroristes et de lutte antiguérilla. De ce fait, François Raffenne[10] lance la piste d'une coopération plus approfondie entre l'Inde et le Pakistan concernant l'entraînement à ce nouveau type de combat. L'Inde est reconnue, particulièrement par les Etats Unis, comme une ressource majeure d'expertise sur la lutte anti-terroriste[11]. Cette formation à la lutte anti-terroriste se caractérise d'abord par une suppression des liens entre les organisations terroristes pakistanaises, notamment le LeT et les Talibans pakistanais, et à une plus grande coopération diplomatique entre l'Inde, le Pakistan et les Etats-Unis.
Il ne faut donc pas négliger ni l'appui américain ni l'influence de la communauté internationale dans ce triangle d'Asie centrale.
B. L'appui de la communauté internationale
L'émissaire américain Richard Holbrooke, nouveau représentant spécial pour le Pakistan et l'Afghanistan de Barack Obama, lors de sa visite à New Delhi le 15 février 2009, a souligné auprès du
ministre des affaires étrangères indien Pranab Mukherjee : "pour la première fois en soixante ans, depuis l'indépendance, votre pays (l'Inde), le Pakistan et les Etats-Unis sont tous
confrontés à un ennemi qui fait peser une menace directe sur nos gouvernements, nos capitales et nos populations"[12]. En effet, les Etats-Unis ont un intérêt majeur à dialoguer avec le Pakistan pour la garantie de la sécurité
des voies d'approvisionnement des forces américaines et de celles de l'OTAN.
Comme à chaque attaque terroriste sur le territoire indien, de nombreux acteurs de la communauté internationale ont demandé l'intervention de l'Organisation des Nations Unies (ONU). En effet, l'Inde a directement demandé au Secrétaire Général de l'ONU de presser le Pakistan à reconnaître l'implication de groupements pakistanais dans les attentats du 26 novembre[13]. Bien que Ban Ki-mon ait indiqué que seule une implication volontaire de chaque pays dans la lutte contre le terrorisme serait bénéfique - par opposition aux pressions internationales -, il a noté la nécessité de lutter contre le terrorisme à un niveau international et a proposé une « convention internationale globale sur le terrorisme »[14].
Force est de constater que les liens entre l'Inde et le Pakistan débordent le contexte local cachemiri et conforte l'hypothèse quant à l'influence de l'Afghanistan dans cette région d'Asie du Sud.
II. Dépasser les rivalités: Une coopération nécessaire
A. En matière économique
La puissance économique du Pakistan est structurellement marquée par de nombreuses faiblesses. Cette puissance réside en partie dans l'agriculture (44% de la population) 22% du PIB et l'industrie
avec 25%. Les biens produits sont ceux d'un pays sous-développé : céréales (blé, maïs, riz et coton) et produits industriels à faible valeur ajoutée (pétrochimie, sidérurgie, etc.). L'analyse des
relations économiques extérieures s'avère instructive : le Pakistan importe des produits à haute valeur ajoutée et exporte, à l'inverse, des biens à faible valeur ajoutée.
Ces caractéristiques commerciales montrent une dépendance réelle et problématique dans certains domaines stratégiques vis-à-vis de ses fournisseurs. Le Pakistan ne peut donc pas avoir de moyen de pression car il n'exporte que des produits artisanaux et agricoles. En outre, ses partenaires commerciaux reflètent de plus en plus les alliances extérieures. Ses principaux clients sont les Etats-Unis, les Emirats Arabes Unis et l'Afghanistan, qui vient de dépasser le Royaume-Uni.
L'absence de l'Inde comme un de ses principaux partenaires économique est symptomatique de la tension diplomatique entre ces deux nations. Les échanges commerciaux entre l'Inde et le Pakistan restent ainsi limités. Ils se font en général par mer et par l'intermédiaire de pays tiers. Il n'existe pas de lignes maritimes directes entre les deux pays, par exemple entre Bombay et Karachi mais il est désormais prévu de les rétablir. Plus largement, l'ancien président afghan Pervez Musharraff avait émis l'idée, le 20 novembre 2006, d'un "plan Marshall"[15] pour l'Afghanistan ; il pourrait être intéressant de reprendre et d'appliquer ce projet au cadre indo-pakistanais.
Pour autant, aujourd'hui, l'hypothèse d'un renforcement accru entre l'Inde et le Pakistan semble faible au regard de la nouvelle stratégie d'Islamabad. En effet, le président pakistanais Asif Ali Zardari a déclaré lundi 16 février 2009 le souhait de voir « davantage de compagnies chinoises puissent venir s'installer dans les zones chinoises spéciales au Pakistan »[16]. Le gouvernement chinois a toujours encouragé les investisseurs à explorer des opportunités au Pakistan qui applique des politiques en faveur des investisseurs, de sorte que la coopération économique entre le Pakistan et la Chine constitue une partie importante du partenariat stratégique entre les deux pays. Ceux-ci se sont engagés à approfondir cette coopération mutuellement avantageuse dans le domaine économique, au détriment de l'Inde.
B. Qu'en est-il des ressources naturelles et stratégiques?
La croissance indienne mobilise des ressources conséquentes, aussi bien en ce qui concerne les matières naturelles qu'énergétiques. Si les premières sont présentes en quantités satisfaisantes,
l'approvisionnement en pétrole et en gaz naturel semble plus problématique. En vue de répondre à des besoins énergétiques en hausse de 6 à 8% par an, ce pays doit trouver une solution.
En ce qui concerne le Pakistan, la situation est différente. Ce pays dispose en effet de ressources gazières au Baloutchistan, mais l'instabilité permanente de cette région empêche le Pakistan d'avoir des approvisionnements sûrs et réguliers. Un projet a donc vu le jour en vue de résoudre les problèmes de ressources énergétiques pour ces deux pays. Il s'agirait de construire un gazoduc partant de l'Iran et approvisionnant le Pakistan et l'Inde (IPI). Ce "pipeline de la paix"[17] devrait être opérationnel à horizon 2014. Toutefois ce projet ne remportait pas jusqu'à présent les suffrages de Washington, qui a décidé de le bloquer et d'encourager le projet TAPI (Turkménistan-Afghanistan-Pakistan-Inde). La réaction américaine s'explique par le fait qu'elle ne souhaite pas voir la réalisation d'un projet aussi lucratif au profit d'un pays ayant figuré sur la liste des membres de l'axe du Mal. Il semblerait que la situation évolue, en effet l'administration Obama semble vouloir prôner un dialogue, certes ferme, mais bien réel avec Téhéran. Dans l'hypothèse où les Etats Unis lèveraient leur veto, et le problème des droits de transit à régler entre l'Inde et le Pakistan une fois réglé, ce projet permettrait la sécurisation des approvisionnements gaziers de ces deux pays.
Le gaz n'est pas la seule ressource stratégique problématique pour ces deux pays, qui doivent prendre en compte la contrainte de l'approvisionnement en eau. Le Pakistan est principalement desservi en eau grâce au Chenab, un affluent de l'Indus qui traverse le pays du nord au sud. Cet affluent traverse le Cachemire sous contrôle hindou ; le Pakistan peut donc se retrouver sous la dépendance de ce pays. Le partage des eaux est régi par un traité bilatéral du 19 septembre 1960. Celui-ci est parfois remis en cause en cas de dégradation extrême des relations entre les deux pays. Le Pakistan a des besoins hydrauliques considérables, en raison de son agriculture. En effet, cette dernière consomme l'eau en très grandes quantités : 98% de l'eau de ce pays sert ses besoins agricoles. Dans l'éventualité d'un rationnement voire d'un assèchement du Chenab par l'Inde, la pénurie au Pakistan pourrait amener ce dernier à importer du blé, ce qui aggraverait son déficit commercial[18]. Le Pakistan est donc très vulnérable aux pressions indiennes.
Si l'Inde dispose de moyens de pression sur son voisin au niveau de la gestion de l'eau, la situation s'inverse à propos de la question de l'approvisionnement en gaz. Ces moyens de pression réciproques conditionnés à la réalisation du gazoduc IPI pourraient se transformer de façon positive de manière à amener une collaboration renforcée et une imbrication plus marquée du destin des deux pays. Dans ces phénomènes résident sans doute des facteurs de stabilisation de la région.
Pour autant, la complexité du conflit indo-pakistanais ne permet pas aujourd'hui de trouver une solution optimisée et immédiate. Le poids culturel et historique a pour conséquence une véritable doctrine de guerre, certains ressortissants n'ayant jamais connu leur pays en temps de paix.
1 Début du procès du «11 septembre indien», source AFP, www.libération.fr, 17 avril 2009
2 Procès de Bombay: l'accusé dit avoir été torturé et revient sur ses aveux, AFP, 17 avril 2009
3 Ouverture du procès du suspect pakistanais dans les attentats de Mumbai, The canadian Press, 17 avril 2009
4 Inde-Pakistan, un demi-siècle d'affrontements, La Documentation Française
5 Le Lashkar-e-Taiba est un mouvement terroriste créé en Afghanistan par Hafiz Muhammad Saeed et Zafar
Iqbal avec pour deux objectifs principaux de lutter contre le gouvernement Afghan de Nadjibullah et d'introduire un nouvel État islamique au Cachemire. Ses liens avec le gouvernement du Pakistan sont matérialisés par la relation du mouvement avec l'Inter-Services Intelligence (ISI).
[6] Mohammad Najibullah est le président de l'Afghanistan de 1986 à 1992. S'identifiant aux idées communistes, il était notamment chef de la police secrète lors de l'occupation soviétique.
[7] BOBIN, Frédéric, « Le Pakistan plaide sa bonne foi auprès du voisin indien », Le Monde, 30 novembre
2008, www.lemonde.fr
[8] BONNIFACE, Pascal L'inde et le Pakistan dans un dangereux face à face, IRIS 2001
[9] LAGARDE, Dominique, « Inde, Pakistan et Etats-Unis : le ménage à trois », L'express, 16 février 2009,
www.l'express.fr
[10] Expert à la DAS (direction des affaires stratégiques) sur les questions américaine et transatlantique
[11] WHAT CAN THE UNITED STATES LEARN FROM INDIA TO COUNTER TERRORISM?, William
SCOTT Latimer March 2004
[12] L'Inde, le Pakistan et les Etats-Unis sont "tous confrontés" au terrorisme, selon M. Holbrooke Lemonde.fr avec AFP du 17.02.2009
13 L'Inde appelle l'ONU à presser le Pakistan sur l'accusation de terrorisme, Xinhuanet News, 2009-02-06
1'4 Ban Ki-moon appelle l'Inde et le Pakistan à régler leurs différends par le dialogue, Xinhuanet News,
2009-02-07
[15] www.eurasianet.org/resource/afghanistan/hypermail/200611/0041.shtml
[16] http://www.french.xinhuanet.com/french/2009-02/17/content_818500.htm
[17] www.iran-resist.org/ Le gazoduc Iran-Pakistan-Inde est à nouveau en stand-by
[18] www.planetenonviolence.org, regain de tension Inde-Pakistan, 18/09/08