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Le Sabre et la Plume

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Mardi 15 décembre 2009 2 15 /12 /2009 22:13

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I. Brève géopolitique arménienne

 

1) Gorbatchévisme et chute du mur

 

Gorbatchev soutient la résolution du Parlement européen adoptée le 18 juin 1987 et conditionnant l’entrée de la Turquie dans la CEE à la reconnaissance du génocide. De plus, Moscou ne réagit pas l’article 11 du texte qui « condamne les violations des droits de l’homme commis par l’Union soviétique contre la population arménienne ». Durant l’été 1987, plusieurs rassemblements d’Arméniens dans l’enclave du Karabakh sont autorisés, ainsi que la tenue d’un meeting à Erevan en faveur de la défense de l’écologie dans la République (crainte d’un nouveau Tchernobyl à cause de la construction de la seule centrale nucléaire du Caucase). Après plusieurs rencontres avec des intellectuels et cadres arméniens pro-Gorbatchev, le PCUS laisse entendre que les manifestations en faveur du rattachement du Karabakh à l’Arménie peuvent commencer. Ce positionnement déclenche une réaction violente de l’Azerbaïdjan ainsi que développement d’un sentiment de plus en plus anti-russe.

 

Printemps 1988, le comité Karabakh se compose du libéral Levon Ter Petrossian (orientaliste et polyglotte), du nationaliste Vasken Manoukian (mathématicien et fin stratège) et du communiste Achot Manoutcharian (directeur d’école et idéologue du mouvement). En juin 1989, ce même comité se transforme en devenant la Mouvement National Arménien (MNA), dans le but de négocier le virage vers une souveraineté nationale. Il rejoint en cela les autres mouvements sécessionnistes baltes, géorgien, azéri et moldave. La chute du mur de Berlin, en novembre 1989, marque l’effondrement du bloc de l’Est et ouvre une nouvelle page dans l’histoire des républiques fédérées qui légalisent les mouvements nationaux. L’indépendance est à presque à portée de main : « il est temps que l’Arménie saute du train » soviétique, déclare Vasken Manoukian, et marche vers sa souveraineté intégrale…

 

2) L’Arménie dans le jeu international

 

Le désenclavement du Caucase du Sud est en marche. Les trois Etats qui constituent cette petite région – Arménie, Géorgie et Azerbaïdjan – sont désormais membres de l’ONU, de la CEI, du Conseil de l’Europe, de l’OSCE et adhèrent au Conseil du partenariat euro-atlantique de l’OTAN, à l’OMC ainsi qu’à diverses organisations régionales. À cette dynamique d’ouverture s’ajoute une confrontation logique en termes de puissance entre la Russie et les Etats-Unis, lancés dans une compétition pour leadership de la région. Parmi ces trois Etats, l’Arménie jouit d’une particularité notable, celle d’être à la fois en position de force et de vulnérabilité. Force par sa position géographique surélevée. Vulnérabilité car l’Arménie a longtemps vécu sous la domination de puissances conquérantes. Autre particularisme : en surplombant ses deux voisins l’Arménie reste de fait le pays le plus enclavé des trois, donc le plus tributaire des voies de communication. Bien que conquise à plusieurs reprises, l’Arménie n’a jamais été soumise, si bien que le pays semble condamnée au relativisme, tantôt pour exprimer son influence, tantôt pour conjurer sa fragilité. C’est pourquoi Roupen Ter Minassian (ancien ministre de la défense) avait déclaré : « Non ! Il ne faut pas chercher la cause de la malédiction de l’Arménie dans sa position géographique. Elle n’est pas responsable de sa faiblesse. Au contraire, de sa position jaillit la puissance de son peuple ».

 

Au cours des années 1990 l’Arménie joue tout à tour du levier russe et du levier américain afin d’occuper une position active au niveau des négociations. Cela lui évite ainsi de subir une influence unilatérale par trop hégémonique, tout en lui permettant de se ménager une place de partenaire plutôt que de subalterne – tout du moins c’est là le but recherché. Il n’y a désormais plus de place pour l’unilatéralisme, dont la parenthèse s’est fermée en 1991. Mais l’Arménie, pour intégrer pleinement le système international, se trouve encore à la croisée des chemins, entre sécurité, prospérité, stabilité et souveraineté, quatre exigences complémentaires mais répondant chacune à un tropisme bien spécifique.

 

La sécurité de l’Arménie renvoie directement à la Russie et par extension à la question des alliances stratégiques. Sa prospérité introduit les Etats-Unis dans la transformation de son économie et ouvre le débat sur la liberté. La stabilité de l’Arménie trouve alors dans l’Union Européenne un interlocuteur adéquat dans la perspective d’assurer l’égalité entre les trois sud-caucasiens. Enfin, sa souveraineté fait intervenir l’Iran comme clef de son intégrité territoriale. Au virage du nouveau millénaire, les Etats-Unis accordent une aide de 1,4 milliard de dollars à l’Arménie, devenue le pays au monde qui reçoit le plus d’aide économique par tête des Etats-Unis après Israël. En novembre 2004, Japp de Hoop Scheffer, à la tête de l’Alliance atlantique déclarait que l’Azerbaïdjan devait « tourner la page » à propos du Karabakh.

 

3) Le couple Arménie-Union Européenne : l’exigence de la stabilité

 

L’Arménie n’a jamais caché sa vocation européenne. Les trois Etats de la région nourrissent de sérieux espoirs d’intégrer l’Union européenne à l’horizon 2020, même si l’Arménie et la Géorgie se déclarent plus ouvertement européennes que l’Azerbaïdjan. Les Etats sud-caucasiens voient en effet dans l’UE un puissant vecteur de modernisation, de civilisation et de développement. Ils considèrent également l’UE comme un moyen de promouvoir leurs intérêts propres, comme une sorte de forum pouvant servir leurs intérêts. Cette approche instrumentale s’inscrit dans un souci d’équilibre entre les puissances, dans la mesure où, en tant qu’espace intermédiaire et indépendant situé entre la Russie et les Etats-Unis, l’UE leur garantit à la fois stabilité et redressement économique.

 

Malgré cette bonne volonté, la route vers l’intégration dans l’UE est encore longue. L’UE n’a par exemple intégré le Caucase du Sud dans son architecture paneuropéenne qu’en 1999, avec la signature de l’APC (Accord de Partenariat et de Coopération). Avant cette date, l’UE ne possédait aucun cadre de base pour appréhender les problématiques du Caucase du Sud. Notons toutefois qu’elle apportait dès 1992-1993 son concours au désenclavement régional à travers plusieurs projets :

  • TRACECA (Transport Corridor Europe Caucasus Asia : programme mis en place entre la Commission Européenne et l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Géorgie, le Kazakhstan, le Kyrgizistan, le Tajikistan, Turkménistan, et l’Ouzbékistan pour les guider vers l’intégration dans le système économique international en mettant notamment l’accent sur le développement du transport et du commerce)
  • TACIS (Technical Assistance to the Commonwealth of Independent States-CEI : ce programme vise à favoriser la transition vers une économie de marché et à renforcer la démocratie et l'État de droit dans les États partenaires d'Europe orientale et d'Asie centrale, au moyen de réformes institutionnelles, juridiques et administratives)
  • INOGATE (Interstate Oil and Gas Transport to Europe : concerne 21 pays et a pour objectif d’améliorer la sécurité de l’énergie européenne en promouvant l’intégration régionale des systèmes pétrolifères et gaziers, en facilitant leur transport à travers la région et vers le marché d’exportation de l’Europe, et en agissant comme un catalyseur des investissements privés et des institutions financières internationales intéressées par les projets dans ce domaine).

 

On le voit bien, ces projets favorisent l’ouverture de routes stratégiques, énergétiques et commerciales entre l’Europe et l’Asie. Cependant l’UE laisse plutôt aux Etats membres le soin d’entretenir leurs relations diplomatiques avec ceux du Caucase du Sud. Et dans cette région, l’absence de politique commune au niveau de l’UE se fait parfois cruellement sentir, ce qui pousse certains acteurs européens à s’installer sur le terrain sud-caucasien, comme par exemple l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) ou dans une moindre mesure l’OTAN.

 

A partir de 1999 se mettent en place des relations régulières entre l’Arménie et l’UE. Mais l’intensité de ces relations dépend souvent de l’Etat qui tient la présidence de l’UE. Et l’UE envisage toujours le problème régional dans la globalité des trois Etats du Caucase. Il faut tout de même noter qu’à partir de cette période les résultats commencent à être significatifs. L’UE est alors devenue le principal client des trois Etats, loin devant la Russie u les Etats-Unis. Le tournant de l’élargissement de l’UE en 2004 contribue également à une valorisation de la région, dans la mesure où l’intégration des dix nouveaux membres, complétée par celle de la Bulgarie et de la Roumanie en 2007, crée de fait une frontière directe entre l’UE et le Caucase du Sud, au niveau de la Mer Noire. En janvier 2004, suivant l’exemple du Parlement européen, le Conseil européen met en place une Politique européenne de voisinage avec les trois pays du Caucase du Sud.

 

Toutefois, cela ne signifie pas pour autant que l’UE veuille s’impliquer plus dans les conflits locaux. Au contraire, c’est seulement lorsque que les crises diplomatiques seront résolues et que la région sera stabilisée que celle-ci se déclare prête à s’investir plus dans la région. Cependant, en donnant carte blanche à Javier Solana, responsable de la PESC, sur la base du Pacte de stabilité pour l’Europe du Sud (1999), les 25 pourraient bien faire du Caucase du Sud un des théâtres prioritaires de leur action extérieure. Outre l’objectif de l’intégration régionale, l’UE multiplie en effet les programmes en matière d’action humanitaire, d’assistance technique et de soutien à la transition économique le tout dans un esprit de parité. Pour cela, elle compte sur l’engagement du Conseil de l’Europe, dont les trois Etats sud-caucasiens sont membres, pour promouvoir les valeurs européennes de démocratie et de défense des droits de l’homme. En janvier 2005, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe adopte une résolution sur le Karabakh où n’est fait nulle mention de l’autodétermination de celui-ci, et où l’Azerbaïdjan est appelé à entrer directement en contact avec Stepanakert (capitale du Karabakh). Cette résolution est peu appréciée côté arménien puisqu’on y fait mention de l’occupation arménienne. Néanmoins l’appel à la coopération est jugé encourageant par toutes les parties.

 

 

II. Les relations arméno-turques et leur implication dans les rapports à l’UE

 

L’UE n’a pas jugé nécessaire de poser comme préambule aux négociations d’entrée de la Turquie dans l’Europe la reconnaissance par celle-ci du génocide arménien, mais elle a préféré l’encourager à s’engager dans la voie des droits de l’homme. Cela même si le Parlement européen a voté à trois reprises un une résolution appelant Ankara à « reconnaître la réalité du génocide arménien de 1915 », en 1987, 2004 et 2005.

 

Aujourd’hui, les relations entre Erevan et Ankara restent particulièrement tendues : la situation des arméniens en Turquie est difficile face à la volonté de refuser ne serait-ce que de parler de « génocide » ; l’assassinat en 2003 de Hrant Dink, rédacteur en chef du magasine arméno-turc Agos, en est un exemple. Car outre les contentieux historiques, Ankara tente d’isoler diplomatiquement l’Arménie, aussi bien à l’OSCE qu’à l’ONU. De plus, la Turquie apporte un soutien militaire régulier à l’Azerbaïdjan

 

Depuis 2002, les relations arméno-turques semblent cependant se débloquer quelque peu, grâce à au jeu de dynamiques complémentaires. En Arménie le redressement économique relance la question de la frontière turque  – toujours fermée ­– comme débouché commercial et la stratégie de complémentarité s’étoffe d’un volet turc indissociable de l’intégration européenne du Caucase du Sud.  Une autre dynamique est celle de l’élargissement de l’UE et son volet turco-européen, la perspective d’une adhésion d’Ankara à l’UE soulevant les passions et renvoyant les européens à s’interroger sur la nature, la vocation et l’identité de leur Union.

 

Pour résumer, on peut dire, de manière schématique, qu’il y a au sujet de l’adhésion de la Turquie à l’UE une division chez les Arméniens en deux camps pouvant paraître au premier abord assez étonnante. D’un côté, les Arméniens de la diaspora ne souhaitent pas voir entrer la Turquie dans l’UE, au nom des souvenirs pénibles qui jalonnent les relations historiques entre les deux pays. De l’autre, les Arméniens d’Arménie, plus pragmatiques, privilégieraient plutôt l’intégration turque, cela pour obtenir une ouverture de la frontière, qui deviendrait alors un débouché direct vers l’Union européenne. Cependant les lois turques à l’encontre de ceux qui osent évoquer un génocide, toujours très sévères, portent forcément un grand nombre d’Arméniens à se méfier.  Un exemple de ce positionnement est l’autodafé des œuvres de l’écrivain Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature, « coupable » d’avoir déclaré dans un journal suisse qu’un million d’arméniens avaient été tués en Turquie. L’espoir vient peut-être de la société civile turque, plus audacieuse, et de la mise en place d’une Commission de réconciliation Arméno-Turque  au printemps 2001. Mais cet espace de dialogue, certes bilatéral, pâtît pour le moment de l’absence de tout représentant officiel.

 

 

Par Thomas Roger et Matthieu Roger

 

Par Cercle E.R.I.S. - Publié dans : Essais et Opinions
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