
La géographie et l'histoire de l'Arabie Saoudite ne doivent plus être fantasmées et ne se réduisent pas à un simple désert ou à une histoire fragmentée entre un « avant » et un « après » pétrole. Il résulte de se travers une perception déformée de l'identité saoudienne. Contre la vision des saoudiens bédouins, musulmans intégristes ou nouveaux riches, l'auteur redonne à l'Arabie Saoudite ses composantes historiques et géographiques réelles.
L'histoire de l'Arabie Saoudite est indissociable des ses sources. Le wahhabisme est une réforme religieuse initiée par Muhammad b. Abd al-Wahhab dans la première moitié du 18ème siècle. En réaction à l'islam impérial des Ottoman, le wahhabisme se caractérise par sa recherche de l'autonomie et impulse le mouvement de nationalisme arabe. Le livre du monothéisme, recueil de citations du Coran et de la Sunna commentées sous forme d'impératifs peut être décrit comme un usuel qui ordonne la méditation et l'effort du croyant pour parvenir à la reconstitution de la vérité et à la pureté originelle. De par son caractère monothéiste pur, qui rejette toute innovation afin que toute innovation soit divine, le wahhabisme a souvent été assimilé à une fermeture dogmatique intolérante. L'unicité et la transcendance divine devient la base de toute action individuelle ou de tout comportement politique. Les gouvernements sont soumis à Dieu dans lequel réside toute légitimité. C'est ainsi que l'alliance de la dynastie des Saoud avec Muhammad b. Abd al-Wahhab est fondatrice du royaume d'Arabie Saoudite. Le djihad instrument de la loi divine contre les non croyants est aussi l'arme mise au service de la prospérité de l'État saoudien. Justifiant la politique de conquête du pays, le wahhabisme lui permet ainsi de répondre à un impératif de survie économique. Le wahhabisme devint « l'arme idéologique du mouvement de centralisation de la péninsule arabique » (Alexei Vassiliev) et contribua au développement interne d'une unité saoudienne. Comment comprendre alors que l'islam saoudien aie connu une telle radicalisation, que de dynamique interne de réforme et de modernité il se soit transformé en force réactionnaire telle que nous la percevons aujourd'hui ? Pascal Ménoret attribue ce changement à l'irruption de forces étrangères en Arabie Saoudite qui reforment la signification attribuée au terme de wahhabisme. Il dénonce l'utilisation abusive qui est faite du terme « wahhabisme » : en premier lieu ce terme ne correspondrait à aucune réalité théologique, les saoudiens eux même se définissant comme salafistes, et deuxièmement ce terme serait surdéterminé diplomatiquement, correspondant à la perception que les européens ont eut des Saoudiens au 19e siècle. Ce « fantasme extérieur » serait l'expression de l'inquiétude et de la curiosité, image la dépendance de l'identité saoudienne à l'égard de l'occident plutôt qu'une menace latente. Il faut pour ces raisons différencier le wahhabisme imposé par l'État à la pratique sociale de l'islam. L'islam est la clef de perception que les saoudiens ont d'eux même, véritable « insurrection permanente » l'instrument critique et l'expression des révoltes politiques sociales et économique. Les sources culturelles de l'identité saoudienne contemporaine étant multiples, réduire cette identité au seul wahhabisme revient à lier islam et tradition, alliance contradictoire dans la mesure où l'islam est l'instrument des réformes. Pascal Ménoret s'oppose à la thèse de la saoudisation de l'islam mondial, thèse selon laquelle le wahhabisme saoudien serait la source du terrorisme islamiste mondial par ses appels à libération par la haine et la violence. Il argue que le wahhabisme n'existe plus dans la mesure où il a reçut l'apport des islams extérieurs, en particulier celui prêché par les Frères Musulmans, entraînant une recomposition interne de l'islam saoudien et l'émergence d'une opposition islamiste au régime de Riyad. Il évoque plutôt le « devenir-monde » de l'islam saoudien, terme qui recoupe les nombreuses évolutions, dans lequel il faut chercher la compréhension de l'islam saoudien contemporain. Il disculpe ainsi l'islam saoudien de toute responsabilité dans les attentats du 11 septembre.
Pascal Ménoret nous donne ensuite les clés de l'actualité politique dans la mesure où une explication centrée sur l'islam et le pétrole ne suffit pas. Pour contrer l'idée selon laquelle l'État saoudien se réduit à n'être qu'un État islamiste, l'auteur nous expose le processus de prise de pouvoir par l'État saoudien de 1902 à 1973 et en éclaire ainsi la structure. Le Nadjd, centre du pouvoir politique et économique devient la base arrière de la conquête de la péninsule arabique par la dynastie des al Saoud, origine de la construction du premier État d'Arabie Saoudite, fait qui se retrouve dans la disposition actuelle des pouvoirs. D'autre part, l'aide apportée par les britanniques pour la création du troisième État saoudien en 1932 influa durablement sur les structures de l'État. Les sommes engagées contribuèrent à façonner le dispositif budgétaire d'une économie de rente. L'argument engagé par l'auteur n'attribue donc pas à la seule causalité pétrolière la structure particulière de l'État saoudien ainsi que son aliénation par l'occident. La manne occidentale est la première étape de la fondation de l'Arabie Saoudite moderne. Politiquement, c'est par une stratégie matrimoniale que les saoudiens s'imposent au pouvoir. Abdelaziz fonde une structure et une représentativité politique inédite et affirme un pouvoir supra-tribal, bien que comme le spécifie l'auteur, l'exercice du pouvoir soit conservé par les membres de la famille royale uniquement. Il consolide parallèlement le caractère oligarchique du pouvoir. L'annihilation du fait bédouin et la sédentarisation des populations se fait grâce à l'instrumentalisation de l'islam (usage de l'Ikhwan, armée de Dieu), par la suite renforcé par des mesures législatives ainsi que par les évolutions économiques qui contraignent les populations à l'urbanisation. L'État saoudien n'est résolument pas un État bédouin. Économiquement enfin, l'alliance d'Abdelaziz avec les marchands du Hedjaz fonde l'administration moderne et centralise une classe de technocrates et de marchands autour de la famille royale. La volonté d'unification du marché intérieur se traduit par la fusion des provinces du royaume arabe, à la base de la création de l'État saoudien en 1932. Des progrès induits dans la société civile comme dans l'économie par les revenus de l'exploitation du pétrole, l'auteur n'en parle pas, même si il semble évident qu'ils donnent à l'État la possibilité de mettre en œuvre ses politiques. Si l'auteur accepte de parler d'un État formellement islamiste car sa modernisation s'est exprimée dans le langage de l'islam, il ne l'est matériellement pas car jusque dans les années 70, les modèles de modernisation sont empruntés à l'occident. Jusqu'en 1973, la croissance économique et sociale aura légitimé le pouvoir et l'État saoudien qui est parvenu à achever l'unification économique, sociale et administrative ainsi que la modernité.
L'année 1973 agit comme une rupture d'une importance considérable et marque un tournant à tous les niveaux. L'entrée dans l'ère d'abondance a paradoxalement entraîné une crise économique et sociale : au démantèlement de l'administration, de plus en plus coupée des acteurs économiques et de la société, s'ajoute le recentrage des activités politiques dans le Nadjd, berceau de la famille royale qui renoue avec les pratiques tribales, et l'apparition de la pauvreté et de la corruption. La légitimité de la famille royale s'écroule. L'intense politisation de la société est une réponse à la crise et à la désaffection de l'État et le divorce entre islamistes et libéraux est rapidement consommé. L'opposition islamiste cristallise les populations contre la modernisation importée, contre la présence économique et militaire des occidentaux. Ce mouvement de maintenance culturelle et de contestation politique loin d'exprimer l'incompatibilité de l'islamisme et de la modernité, montre uniquement le refus d'une modernité occidentale, importée. Pascal Ménoret évoque le problème des médias occidentaux qui la prennent à la lettre la rhétorique islamiste comme expression de la radicalité des mouvements alors que celle-ci est un instrument politique qui permet au saoudiens d'affronter l'État sur le terrain même de sa légitimité. Plus que de maintenance culturelle, l'auteur évoque la « réislamisation d'un espace déjà islamisé » qui, en plus d'exprimer la contestation à l'égard du gouvernement et le rejet des valeurs occidentales, montre que le développement et le progrès sont à chercher dans une « Renaissance » culturelle, vecteur d'une dynamique interne de changement.
Quelles sont dès lors les manifestations et les caractéristiques de la modernité économique et sociale en Arabie Saoudite?
Le PIB et la croissance moyenne de l'Arabie Saoudite ne peuvent aujourd'hui plus effacer l'importance de la dette publique, du chômage et de la dépendance à l'égard du secteur pétrolier. Le pétrole, depuis sa découverte en mai 1938 semble avoir entraîné plus de déséquilibres que de bienfaits, l'Arabie Saoudite devient rapidement une économie de rentre, malgré les tentatives de diversifications qui ont contribué au développement de sa puissance industrielle. La période actuelle de décroissance due à la chute des cours du pétrole donne l'entière mesure des conséquences de la désaffection de l'État dans les années 1970 : l'incapacité de réaction de l'État rend les réformes plus que nécessaires: diversification et réduction du chômage autrement que par des politiques discriminatoire (politique de saoudisation), nécessité du développement de l'attractivité du territoire. L'État saoudien soit s'employer pour cela à rendre la rente dont il dispose la plus productive et créatrice d'emploi possible. La création en 2003 du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), zone de libre échange et union douanière est une alternative aux problèmes de l'économie saoudienne et constitue l'ébauche d'une stratégie de paix dans la région. Pascal Ménoret exprime sa confiance en l'Arabie Saoudite pour devenir le moteur de l'union et de la pacification du Moyen Orient.
La modernisation sociale amorcée dans les années 1920 se caractérise principalement par la soumission des rapports sociaux traditionnels, ethniques, familiaux ou encore corporatistes à la famille royale. Il faut tout d'abord se défaire des idées selon lesquelles l'islam serait le principe normatif de la société et que le progrès économique et social seraient contradictoire du fait d'un sois disant rejet du bien être profane par l'islam. Suite à un mouvement d'urbanisation, conséquence de la révolution pétrolière les villes changent de nature et le boom de l'investissement immobilier, principal vecteur de distribution de la rente pétrolière. Il en résulte une fracture des villes, une ségrégation accrue des territoires et une atomisation du corps social. La modification du rapport entre espace privé et public entraîne l'effacement du rôle de la famille au sein de la société et une révolution de sa structure avec l'individualisation et l'égalisation des rapports sociaux. La révolution des deux moitiés silencieuses de Pascal Ménoret, les jeunes et les femmes, est amorcée.
L'égalisation des conditions n'est pourtant qu' « idéale et apparente » selon l'auteur. Depuis la chute des cours du pétrole dans les années 19980, les inégalités sont croissantes et la paupérisation adopte plusieurs visages : le problème du chômage accentue le « problème immigré » et donne lieux à des prise de position de plus en plus populistes. La « réécriture de la tradition » est apparue à l'État comme le seul moyen de refonder l'unité de la nation dans une culture traditionnelle commune, islamique ou familiale. L'islam redevient un instrument de pouvoir, pour la réinvention d'une société. Le décalage entre tradition réelle et inventée s'avère être de taille.
L'autonomie de la société éclatée et individualisée permet l'émergence des femmes. Pascal Ménoret refuse la vision de la femme qui serait l'objet de la violence et de l'oppression d'un État réactionnaire et d'une société moyenâgeuse. Il spécifie de nouveau la différence entre religion, instrument de libération des femmes, et tradition, réinventé par la modernité. Pour lui, le « statut de la femme saoudienne » est un problème médiatique qui entérine une vision rétrograde de la femme, victime de l'islam ou de l'État. Pour l'auteur, le voile n'est pas le signe de l'oppression de la femme, mais plutôt un instrument de liberté, dans un espace public ou encore un objet détourné de ses assignations premières dans le but de séduire par exemple. Historiquement parlant, Pascal Ménoret distingue le voile social, le khimâr, étranger à l'islam, instrument de protection de la pureté et de l'honneur de la femme dans un contexte de promiscuité urbaine, du voile religieux, tarda signe de soumission à Dieu qui préserve du péché. Dans les années 1980, la recrudescence du voile social, parallèlement aux lois prohibant nombre de libertés aux femmes (de conduire, de voyager seule, d'apparaître dans beaucoup de lieu publics, etc.) correspond à l'utilisation par l'État de la tradition en réaction à la modernisation de la société. Voile et ségrégation ne s'apparentent donc en aucune façon à l'islam. Les stratégies de libéralisation des femmes sont nombreuses et passent de la participation à la vie publique et littéraire à l'éducation et au travail (dont l'émergence paradoxalement été favorisé par la ségrégation des lieux publics). La stratégie la plus importante est de loin l'islam dont le lexique est utilisé pour s'opposer au traditionalisme, pour critiquer et progresser. La reprise du voile religieux devient le signe du rejet de la libéralisation occidentale et d'une modernité aliénante.
La deuxième moitié silencieuse, génération de la guerre du golfe, déracinée par la modernité, est pour Ménoret le danger le plus menaçant auquel l'Arabie Saoudite doit faire face aujourd'hui. La Guerre du Golfe est le révélateur de l'instabilité de la société et anéantit la confiance que la société portait encore dans le pouvoir. La méfiance nouvelle à l'égard du pouvoir politique ainsi que l'attention portée aux conflits du monde arabo-musulman fait émerger dans cette génération désormais privée de futur une vive conscience politique ainsi qu'un sentiment national fort. Désœuvrée et peu représentée politiquement, cette jeunesse se ré-islamise et l'islam, à la fois soumission aux normes dominantes et contestation de ces même normes, devient le pivot de l'identité saoudienne. La peur des occidentaux est manifeste face à la menace d'embrigadement de cette génération dans les mouvements extrémistes et violents. Ménoret est cependant confiant dans le rôle que joue l'école religieuse, créatrice de citoyens musulmans prêts à s'adapter à une société qui n'admet de changement qu'islamique. L'école saoudienne, si elle doit admettre une réforme, devra se montrer plus apte à promouvoir un enseignement professionnel qui répond à l'impératif d'insertion des jeunes sur le marché du travail. Loin d'être une erreur du gouvernement, la ré-islamisation de la jeunesse, par l'intermédiaire de l'école donne à la nouvelle génération les instruments de compréhension du monde, favorise l'émergence de sentiments œcuméniques, et refonde l'identité saoudienne mise à mal par la modernité. La religion, à la foi héritage et instrument critique ne peut donc être que positive parce que créatrice d'une culture nouvelle, moderne et endogène.
Ne pas avoir peur de l'Arabie Saoudite mais voir en elle l'allié potentiel de l'occident au Moyen-Orient en même temps qu'un pays fort d'une dynamique modernisante et pacificatrice dans la région sont les maîtres mots du livre de Ménoret. La réforme prudente mais sûre entamée avec Abdallah, incarnée dans le projet d'une charte de réforme du monde arabe en 2002, si on peut la considérer comme la conséquence de la pression exercée par les États-Unis après le 11 septembre, semble néanmoins être soutenue par une coalition nouvelle entre islamiques et libéraux et porteuse d'une dynamique de réforme nouvelle.
Il faut néanmoins apporter à ce livre un point de vue critique. La disculpation dont fait l'objet l'Arabie Saoudite concernant les attentats du 11 septembre et le terrorisme international doit être pondérée, tout comme le point de vue confiant qu'aborde l'auteur, concernant sa future évolution démocratique, l'autonomie plus grande de la société civile ainsi qu'un nouveau statut dans le jeu politique comme allié de l'occident et gendarme du Moyen-Orient.
Pour Ménoret, le principal danger qui menace l'Arabie Saoudite est bien plus l'ensemble de la nouvelle génération ainsi que la paupérisation croissante, plutôt que l'imposition par l'État de normes islamiques strictes. Il fait ainsi l'impasse sur un recul social considérable. Nous pouvons citer le système judicaire archaïque faisant usage de la torture, dont les sanctions ne sont autres que peine de mort, amputations, et dont les secteurs d'application s'opposent à nombre des droits fondamentaux de l'homme (liberté de culte ou d'expression). Exprimée dans une langue unique, elle aggrave considérablement la situation des immigrés. Nous pouvons également citer la situation des femmes. Bien qu'il ne faille pas nier l'existence de certains processus de libération, les femmes subissent de nombreuses oppressions dont l'auteur ne fait pas mention, comme l'interdiction d'assister à des enseignements dispensés par un homme par exemple. Nous insisterons pour finir sur la censure, procédure persistante qui s'avère plus que contraire au processus de démocratisation et d'ouverture sociale dont il est question.
Mû par une volonté scientifique, ce livre n'en est pas moins impliqué dans la récente actualité : sorte de « plaidoyer » en faveur de l'arabe saoudite, chaque chapitre tend à démontrer que les attentats ne sont pas le fruit d'une société contradictoire axée autour de l'opposition entre tradition religieuse et modernité, mais plutôt la conséquence d'une attitude occidentale néfaste envers l'Arabie Saoudite. Il s'agit d'évoquer une sorte de victimisation de l'Arabie Saoudite, qui n'entretiendrait aucune relation avec la violence perpétrée par l'islamisme mondial.
À plusieurs reprises, l'auteur affirme la confiance qu'il porte en l'école religieuse. Si cela ne peut être discuté, il convient néanmoins de noter l'influence que les Frères musulmans y ont. Connu pour sa radicalité, ce mouvement extrémiste me semble constituer une menace latente pour le futur du pays.
Cette étude, qui a le mérite d'approfondir et de largement rectifier la vision que nous pouvons avoir de l'Arabie Saoudite, est un apport considérable dans la mesure où elle dresse le chemin d'une coopération meilleure entre État occidentaux et Proche-Orientaux.
Par Sophie Missud