Éditions La Martinière, 2004
Archiviste-paléographe et docteur en histoire, Serge Gruzinski livre dans Les quatre parties du monde une enquête impressionnante de par la profondeur des champs d'explorations et la diversité des éléments recueillis. L'auteur revient ici sur la proto-mondialisation qui eut lieu eu XVIe siècle (lire à ce sujet notre article « Brève histoire de la proto-mondialisation ») lors de l'apogée de la Monarchie catholique espagnole. Il étudie l'éclatement des échanges et la multiplication des voies de communication, qui permettent dès la seconde partie du XVIe siècle une mobilité pouvant paraître aujourd'hui aussi précoce que déconcertante. Le lecteur peut ainsi suivre aussi bien l'avancée des Jésuites en Amazonie ou en Chine que l'installation des mercenaires portugais sur les côtes africaines ou indiennes, dans un contexte d'occidentalisation des « nouveaux mondes » et de globalisation des modes de pensée, d'écriture et de régulation sociale. La Double Couronne exporte ses lettrés, ses hommes d'Église et ses artistes en Nouvelle-Espagne, enclenchant de fortes dynamiques locales de métissage et d'acculturation, dynamiques que l'on retrouve un peu partout dans le monde au fur et à mesure de l'avancée des caravelles espagnoles, portugaises ou hollandaises. De nouveaux rapports de force s'instaurent tout autour du globe, confrontant les Européens à un brassage des êtres inédit à une interconnexion des territoires civilisés, prémices de la mondialisation actuelle. Le talent de Serge Gruzinski s'exprime à travers des récits de vie qui nous font prendre conscience d'une internationalisation des savoirs et des cultures. Des explorateurs s'enfoncent dans des continents inconnus et compilent de façon admirable des sommes astronomiques de nouvelles connaissances, des marins effectuent au cours de leur vie cinq ou six fois le tour du monde, des moines franciscains, augustins ou jésuites tentent, parfois au péril de leur vie comme au Japon, d'évangéliser les autres peuples, certains peintres exportent le courant maniériste dans les nouvelles colonies, les navigateurs relient grâce au commerce l'Europe, l'Amérique, l'Afrique et l'Asie, etc.
Dans Les quatre parties du monde, Serge Gruzinski arrive à dépeindre de façon magistrale le décentrement des savoirs, l'inversion des points de vue et les remises en cause des traditions
européennes. L'organisation militaire, institutionnelle et politique des terres de la Monarchie catholique, dont l'apogée se situe entre 1580 et 1630, révèle les visées universalistes de
Philippe II. Processus de mondialisation et processus de globalisation s'entrechoquent pour laisser le lecteur devant un monde en ébullition, témoin d'un premier choc des civilisations. Je ne
saurais trop recommander la lecture de ce livre passionnant, rehaussé par les Éditions de La Martinière d'une centaine d'illustrations plus sublimes les unes que les autres.