L'Europe de la Défense et l'OTAN
Les entretiens d'Assas ont lancé pour cette année 2009 une série de rencontres dont la première s'est déroulé le 26 février autour d'Hervé Morin, ministre de la Défense.
Accueilli par le Président Louis Vogel et animé par le professeur Jean Jaques Roche, la rencontre a permis d'aborder la position de la France sur deux sujets qui n'ont pas manqué d'intéresser les 700 auditeurs présents.
En traitant de la double question de l'Europe de la défense et de la réintégration de la France dans l'OTAN, le débat se trouve au cœur de l'actualité. Le professeur Roche nous rappel alors les étapes de la construction de l'Europe de la défense. Après avoir très longtemps flotté, de l'idée d'un pilier européen de défense en passant par l'échec en Ex-Yougoslavie, une convergence entre plusieurs institutions est finalement apparue, notamment en 1998 lors du sommet de Saint Malo qui voit naitre l'indépendance de l'Europe de la défense.
Le traité de Nice matérialise cette impulsion en permettant l'engagement de 60 000 hommes qui depuis 2003 peuvent être déployés dans le cadres de 21 missions dont 6 missions militaires, ceci se révélant être un réel succès.
Il convient alors pour le ministre de résoudre un certain nombre de questions quant à l'évolution de la position française et aux raisons de son retour dans l'OTAN.
Le ministre de la Défense, ancien élève d'Assas, avoue qu'il n'a jamais été une seule fois en cours et déclare en guise d'ouverture : « je suis heureux de découvrir un amphithéâtre !».
Il rappel toutefois non sans faire honneur à la réputation de Paris II, qu'il a bien évidemment assisté aux travaux dirigés où dit il, il y a connu l'excellence.
I. La défense Européenne
La démarche française durant la présidence de l'UE a été de faire en sorte que nous ayons nous européens une capacité autonome en matière de défense. L'Europe s'est construite via un renoncement aux outils traditionnels de la puissance afin de donner naissance à une école de la paix et du droit, une puissance normative.
La problématique de l'Europe de la défense s'inscrit dans le renoncement a sa construction. En effet l'OTAN depuis 1949, en tant que système formidablement efficace et économique s'appuyant de la défense US et sur son budget de défense (L'Europe dépense en moyenne 1% de son budget pour la défense, les Etats-Unis 3% et la France 2%), a longtemps rempli son rôle sans laisser de place à un action européenne stricto sensu.
Avant tout fondée sur le renoncement à la puissance traditionnelle, l'Europe de la défense, dont le nom même était interdite du vocabulaire politiques avant les années 1990 (au milieu de ces années, on parlait de l'UEO, bras armé de la PECS), nait en 1998 par l'accord entre la France et la Grande Bretagne sur un système de sécurité autonome.
Il ne s'agit pas ici d'une volonté de se soustraire à l'OTAN mais bien d'une volonté de capacités militaires autonomes. Les opérations ne sont pas les mêmes compte tenu du fait qu'elles ne mettent pas en œuvre la même puissance.
L'UE doit être en mesure de mener des opérations dites robustes sur les terrains naturels ou l'alliance n'a pas sa place, comme c'est le cas en Afrique.
La volonté française de capacité autonome en matière de défense a donc été relancée par des idées concrètes.
Bien que certains y aient vu une volonté d'affaiblir les Etats-Unis ou encore une abstraction sans progrès tangibles, la présidence française bel et bien été marquée du sceaux du pragmatisme.
Concernant la capacité, de nombreuse avancées ont vu le jour :
- Il a été pris la décision de lancer une flotte européenne de transport tactique (EATF) afin d'engager et de projeter les forces.
- Un nouveau programme de satellite appelé Hellios a été lancé dans le cadre du projet Musis, (Multinational space-based imaging system), le système futur d'imagerie spatiale destiné à des missions de surveillance, reconnaissance et observation. Ceci afin que ne puisse se reproduire les faiblesses passées, notamment lorsque les frappes aériennes en Serbie ne pouvaient se faire sans les photos américaines en cas d'attaques nocturnes ou par temps nuageux.
- Un groupe aéronaval Européen a été mis en place, permettant ainsi des exercices communs. Il s'agit d'assurer qu'il y ait en permanence un porte avion européen à la mer. Dans 2 ou 3 ans ces forces doivent être interopérables afin que, lorsque le Charles De Gaulle est a la mer, il puisse être accompagner par d'autres vaisseaux. Notamment « un sous marin, que l'on évitera de prendre britannique ! » rajoute le ministre qui rappel par la même ses origines normandes.
- Une base industrielle et technologique européenne a été crée permettant de renforcer rôle de l'AED (Agence Européenne de Défense) qui ne faisait rien depuis 2004
- Enfin, a été promu le développement d'une conscience européenne afin que la citoyenneté européenne puisse vivre en matière de défense dans le but de protéger destin commun. Dans cette optique, un Erasmus Militaire est institué. La programmation d'un plan d'évacuation des ressortissants européens en cas de crise est en chantier de même qu'un programme de protection des côtes européennes.
Toutes ces choses doivent être considérées comme une relance majeure, pragmatique et concrète vers une capacité autonome de défense.
Ceci a notamment été possible par ce que les français ont ôté l'idée d'une volonté d'affaiblir l'alliance atlantique.
II. La France et l'OTAN
En 1966, les forces françaises avaient pour mission d'envahir l'ex RDA et Tchécoslovaquie. Alors que les États Unis sont devenus une « hyperpuissance relative » et que la logique de blocs a pris fin, l'OTAN est devenue une alliance dont la participation est pour ainsi dire « à la carte » avec des réserves opérationnels pouvant être émises à tout moment. Le fait d'être dans le commandement intégré n'impose rien sur l'envoie, l'organisation ou l'équipement des nos armées.
Il s'agit de tirer les conséquences d'une alliance Atlantique qui ne fait que se transformer. Aujourd'hui la France participes à 34 commandements sur 38, nous participons ainsi à toutes les opérations de l'OTAN. Depuis 2003, la France participe aussi à la force d'intervention rapide.
La Réintégration du comité militaire de l'OTAN s'est en fait effectuée depuis le milieu des années 90 au travers notamment d'une étroite collaboration entre les différends ministres de la défense.
Tout un chemin a été fait et l'enjeux aujourd'hui est la participation de la France à 2 comités militaires, celui du plan de défense et celui de l'État Major ou un effectif de 100 à 120 français sera porté autour de 1000 hommes.
Il est indispensable de sortir la situation ou nous sommes des acteurs majeurs sans écrire le scénario.
Les décisions prises par l'OTAN le sont à l'unanimité. Il est donc nécessaire de peser dans les structures pour faire évoluer l'Alliance et ainsi participer à sa rénovation, notamment alors que 21 membres de l'UE sur 27 en sont partis.
III. Questions/ réponses
Questions symboliques et opérationnelles.
Le professeur Roche rappel pour commencer que depuis René Raymond l'anti américanisme est un véritable ferment d'union.
La réintégration de la France dans l'OTAN ne risque t'elle pas de coaliser les extrêmes ?
Hervé Morin répond qu'il aime les américains mais cela n'empêche pas d'être indépendant. « je suis normand » dit il, « et les cimetières américains ça a un sens ! »
Le modèle américain n'est pas le sien, le contrat collectif aux États-Unis est selon le ministre moins bon que le contrat collectif en France.
Quoi qu'il en soit, il s'agit de e demander qui vient d'envoyer quelqu'un de couleur a la maison blanche alors que nous Français n'en avons pas un a l'Assemblée ou au Sénat ?
L'indépendance se joue sur la capacité à pouvoir dire non. Les Allemands, atlantistes s'il en est, ont été capables de dire non à l'invasion de l'Irak, et nous aussi avons su dire non a l'entrée de la Géorgie et de l'Ukraine l'OTAN.
Ce scénario est parfaitement inscrit dans l'idée d'indépendance.
Quand le président Sarkozy décide de parlementer avec Bachir el Assad, cela se fait sans accord préalable des États-Unis. Il en va de même du transfert de technologie fait par la France au profit du Brésil pour la construction de sous marins nucléaires d'attaque.
La problématique est bien celle du pouvoir de dire non, et non celle d'être ou non dans le commandement intégré.
Comme le disait le président Chirac en 2003 à propos de l'Irak, « c'est parce que on est ami avec un pays qu'on peut lui dire non. »
Et même si selon Dominique de Villepin, comme l'imite si bien le ministre de la défense, « la pression américaine peut être terrible » , cela n'est pas pour autant lié à l'intégration au commandement de l'OTAN mais bien au fait inévitable que les États-Unis sont une superpuissance.
Pour clore cette question le professeur Roche cite alors le président Mitterrand, « J'aime les américains mais je n'aime pas l'Amérique »
Votre dévoué serviteur prend la parole et s'adresse alors au ministre de la Défense.
Vous avez déclaré que votre seul regret relatif à la présidence Européenne en matière de défense tient en ce que la mise en place d'un centre de commandement à Bruxelles n'a pu aboutir. Quelles sont donc les raisons de cet échec et comment l'avenir pourra permettre d'y contrevenir ?
Il s'agissait de mettre en place un commandement de théâtre d'opérations. La volonté française était de créer un centre permanent. Actuellement il existe quatre centres de commandements différents, il s'agissait donc de n'avoir plus qu'un seul centre a Bruxelles.
Après d'âpres négociations, tous les pays membres étaient d'accords avec cette idée, à l'exception de la Grade Bretagne.
Quoi qu'il en soit, il est nécessaire aller plus loin dans cette direction. Néanmoins, il n'est pas simple d'y parvenir. En effet, le gouvernement de Gordon Brown est à moins d'un an des élection avec en face de lui un parti conservateur peu favorable à la construction européenne.
Le micro tourne, les étudiants questionnent...
Quel rôle pour l'Europe de la Défense face aux États-Unis ?
Le lien transatlantique s'est distendu, durant la guerre froide, 350 000 militaires américains étaient présents en Europe, ils sont 80 000 aujourd'hui et leur puissance nucléaire sur le vieux continent a diminué.
Il s'agit des lors de savoir si les européens veulent par eux mêmes assurer leur sécurité ?
Concernant la Russie, il faut établir une nouvelle relation. Souvent on regarde la Russie avec le prisme de l'histoire, on perçoit la Russie comme un pays avec lequel on doit faire preuve de préventions. Nous partageons avec eux la même culture, la littérature, la poésie. Les russes doivent quant à eux sortir de leur vision du sentiment de l'encerclement, quant à nous, il nous revient d'avoir une relation avec eux, un vrai partenariat stratégique. Pour s'en convaincre il suffit de regarder les voisins de la Russie au Sud et à l'Est pour constater qu'il ne reste que nous pour construire quelque chose. Les russes ont besoin nos technologies et de nos capitaux et nous de leur énergie. Nous avons besoin d'eux pour fabriquer un continent de paix et de sécurité basé sur des relations économiques et de confiance. Cela impose cependant un minimum de prévention. Il est bien compréhensible qu'ils n'apprécient pas la défense antimissile. Il faut donc prendre Medvedev au mot lorsqu'il dit souhaiter une défense et une sécurité commune.
Un des sujets majeur pour l'avenir est ainsi la construction d'un partenariat fort avec la Russie.
Quelle zone d'intervention pour cette Europe de la Défense par rapport à l'OTAN?
Es deux organisations disposent d'une vrai complémentarité. Le message européen est celui d'une « école de paix et de stabilité », comme le disait Michel Roccard. Il s'agit d'un exemple pour le continent africain, car c'est un modèle basé sur le respect du droit. Il faut sortir de logique de concurrence pour se diriger vers la coopération, vers des intérêts qui transcendent les intérêts nationaux.
Ce sont les États-Unis qui sont intervenus en Yougoslavie en 1991-1992. En Afrique cependant, l'OTAN ne pourrait pas intervenir mais l'Europe si.
Le professeur Roche prend de nouveau la parole
Comment concevoir les relations Europe - Etats-Unis que ces derniers n'entretiennent pas les mêmes relations avec les différents membres de l'Union notamment les pays de l'Est qui font du pieds aux États-Unis ?
L'Europe de l'Est a été laissée dans les mains des soviétiques, les pays de l'Est se sont sentis abandonnés par l'Europe. Ainsi, lorsque les polonais, accèdent enfin a la démocratie et à la liberté après 40 ans de soviétisme, il n'y a qu'une seule puissance qui puisse garantir leur sécurité et il s'agit des Etats-Unis. L'Europe ne peux pas donner les mêmes garanties et c'est un drame...
Les polonais en 1996 intègrent ainsi immédiatement l'OTAN. Néanmoins, la position polonaise évolue, malgré l'achat de F-16 en guise de payement de leur prime d'assurance, ils ont intégrés l'idée d'une Europe de la Défense et nous ont soutenu durant la présidence française.
Comment s'associer avec les américains, qui ont mentis pour attaquer Irak et se sont par la même construit une image déplorable sur la scène internationale ?
Tout d'abord il convient d'effectuer une distinction claire entre l'administration Bush et la nation américaine. De plus, la position des États Unis aujourd'hui semble sur le point de prendre un tournant décisif.
L'alliance atlantique nous en sommes membres, il n'y a donc aucune révolution copernicienne en vue. Depuis 1974, et le somme d'Ottawa les moyens nucléaires français participent à la défense globale de l'alliance. Nous faisons bel et bien parti de cette communauté transatlantique.
L'exploit de Bush a été de faire haïr les États-Unis par la terre entière, un des défis du Président Obama est donc de ne pas ruiner l'espoir de son élection tout en défendant l'intérêt des américains.
Alors que Jean Lecanuet était hostile a la sortie du commandement intégré, François Mitterrand parlait à l'époque de poujadisme mondial.
Quelle place pour les services de renseignement ?
Nous n'avons plus d'ennemi mais une menace majeur, la menace terroriste. En effet nous avons besoin en permanence de renforcer nos moyens. Une des priorités du Livre Blanc est l'augmentation des effectifs de la DGSE pour revenir sur retard établi avec la Grande-Bretagne et l'Allemagne. Nous avons aussi transformé les structures afin que tous travaillent ensemble autour du Chef de l'État. La coopération est énorme et mondiale, avec le Maghreb par exemple.
Les péripéties de l'avion de transport militaire A 400M sont elles à l'image de la défense européenne ?
L'avion a rencontré des problèmes majeurs de développement, des choix contestables ont été pris et le projet a été confié a des industries incapables. Ce retard ne doit cependant pas rendre caduque le programme. Des programmes militaires, ce sont des technologies colossales et il y donc toujours des retards, contrairement à ce qu'on pu croire certains dirigeants industriels, un avion de transport militaire n'est pas un avion civil peint en vert !
Les européens ont décidés d'être des vassaux car ils ne prennent pas en main leur défense.Il y aura un moment de vérité. La construction de l'UE a 27 est une construction qui en impose une nouvelle. A 27 il est impossible de construire une défense, nous auront donc besoin de la construire à quelques uns afin de concevoir une politique étrangère et de défense. Certains pays, les fondateurs, devront décider de passer ensemble a une étape plus ambitieuse, de construire une Europe politique de défense et de relations étrangère afin de défendre notre modèle de société face aux États-Unis et aux chinois.
Il faut parvenir à une Europe militaire autonome portant un message diplomatique face aux autres puissances.
Propos recueillis par Nicolas Saint Bris.