LIEUTENANTE de Marine Baron



L'ouvrage achevé d'être lu, la couverture se referme, et immanquablement les yeux se posent sur le titre.  C'est un « Lieutenante », en lettres capitales, qui trône sur le portrait peu protocolaire de l'auteur. On s'étonne alors, et on revient à travers les pages du roman à la recherche d'une explication au titre.


La fonction de « Lieutenante » n'existe pas dans l'armée, à la différence de celle de Lieutenant. Dans l'Armée de Terre, le subalterne s'adresse à son supérieur lorsqu'il occupe la fonction de Lieutenant par l'expression « Mon Lieutenant » lorsqu'il s'agit d'un homme, et « Lieutenant » lorsqu'il s'agit d'une femme.


Pourquoi donc Marine Baron a-t-elle choisi de féminiser une fonction, qu'elle n'occupe d'ailleurs jamais dans toute sa vie militaire? A-t-elle voulu réaffirmer sa propre féminité ?


L'armée exigerait-elle de faire des femmes des hommes ? On est encore plus perplexe devant l'expression propre à la culture militaire que cite notre « Lieutenante » : « Il n'y pas de sexe dans l'armée, il n'y a que des militaires ». C'est cette phrase qui semble dicter les premiers mois passés chez les fusiliers marins et les commandos marine. On s'interroge sérieusement, et on se dit qu'il y a un certain paradoxe chez l'auteur : dans le premier temps de son engagement, on perçoit une fuite de sa propre sexualité et féminité, comme une forme de refoulement qu'on ne saurait dire si il est conscient ou inconscient. Tandis que dans un second temps, par la publication du livre, Marine Baron cherche à affirmer une féminité violée. Pourquoi ainsi revendiquer une féminité après être allée rechercher une fusion avec un corps d'hommes ?


Dans son témoignage, l'auteur ne nous raconte pas tant l'histoire des femmes militaires que celui de sa propre vie. Celle d'une jeune fille bourgeoise, mariée à 18 ans, divorcée à 21 ans, engagée aussitôt, qui vit l'armée comme une forme de punition. Elle semble tout au long du roman incapable de saisir le sens profond de l'institution militaire, elle n'en perçoit qu'une forme d'emprisonnement de l'individu.


La figure de l'antimilitarisme, représentée par le personnage de sa mère, semble au fil de la lecture confortée. On ne peut alors s'empêcher de penser que l'ouvrage est d'avantage empreint de l'histoire de vie personnelle de la « Lieutenante », plutôt que d'une analyse fine de la place des femmes dans l'armée.  Le fond du grief que l'on peut porter à Marine Baron ce n'est pas tant d'avoir transmis un message de vie qui reste en lui-même estimable, mais c'est d'avoir voulu faire d'une histoire très singulière une forme de vérité générale.


Ainsi sous le titre « Lieutenante » est inscrit de manière drôlement inappropriée un descriptif du contenu de l'ouvrage : « Etre femme dans l'Armée Française ». Comment peut-on prétendre parler de la condition féminine dans sa globalité, dans un roman de littérature autobiographique? C'est donc un texte à charge qui nous est ici livré.


Ceux qui ont connu l'institution militaire ne pourront s'empêcher de penser que Marine Baron est mal tombée lorsqu'elle a postulé pour être volontaire aspirant dans la Marine comme officier-communication. Elle est propulsée au cœur des troupes les plus opérationnelles, qui fréquentent la mort dès leur départ en mission. Arrivée dans cet univers de dureté, peut être pensait-elle que les hommes accepteraient facilement une jeune officier, sortie de Normale sup', dont la rationalité de son engagement échappe à la plupart d'entre eux.

Elle s'étonne de l'intransigeance à son égard de son chef direct sur la base de Lorient. Peut être oublie-t-elle qu'on ne fait pas si aisément sa place dans un univers où le respect se gagne au mérite et aux années de paquetage et de souffrance sur le terrain.


On est finalement déçu de voir dans ce roman la peinture très littéraire et subjective d'une institution fondée sur le dévouement, l'abnégation, la souffrance d'hommes pour le service de la France. Ce témoignage aurait certainement eu plus de mérite s'il avait eu conscience du sens profond de cette souffrance. Le harcèlement, les vexations, les brimades, la rugosité de la hiérarchie, constitue le quotidien de chaque militaire quelque soit son grade ou son sexe.


Les souffrances propres aux femmes sont certainement plus importantes dans une institution militaire composée majoritairement d'hommes. Mais par rapport à la société civile, l'armée ne connaît certainement pas plus, pas moins, d'hommes vertueux à l'égard de la condition féminine. Pour révéler les discriminations sans tomber dans une caricature, la forme du roman n'était certainement pas le meilleur outil.


Il est important de rappeler que dans la douleur de tout engagement il peut y avoir la foi dans certaines valeurs. Cette vie civile pleine d'insouciance à laquelle Marine Baron retourne avec soulagement, n'a un sens qu'à travers ces deux années au service de la France. C'est bien cet autre versant de la vérité qui manque cruellement à l'ouvrage.

 
Charles Morat

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