PAYS SAGES, de Rafaël Pividal
Éditions Rupture, 1977
On tombe parfois sur des objets littéraires non identifiés, et Pays sages de Rafaël Pividal en fait partie. Ce roman publié en 1977 narre l'histoire d'un biologiste russe nommé Dimitri W. Chapilov. Nous sommes dans les années 1990 mais le rideau de fer n'est pas tombé, et la Guerre froide entre Occident et Russie soviétique se poursuit dans la stratification des idéologies. Ayant résolu en Sibérie le problème du vieillissement et pouvant ainsi conserver à jamais son corps de 27 ans, Chapilov trouve par cette voie l'accomplissement de son rêve : devenir Ministre des Affaires Étrangères de l'URSS. Marionnette sans pouvoir, il obtient l'occasion de se rendre en Occident, invité par la reine d'Angleterre pour le Jubilé de l'an 2000. C'est pour lui l'occasion de comparer le communisme rigide et absurde de son pays au capitalisme occidental, pratique politique à la fois amusante, efficace et déraisonnable.
On aurait dû mal à qualifier le style de Rafaël Pividal si ce n'est en évoquant une originalité exacerbée, loufoque et absurde, parfois semblable à la prose acerbe et désespérée d'un Boris Vian. Pividal peint une Guerre froide surréaliste, où les personnages évoluent dans un monde qu'ils ne peuvent comprendre tant celui-ci ne répond plus à aucune logique idéologique. On croise tour à tour Kissinger, le roi d'Espagne, Giscard d'Estaing, Chirac, etc., qui ne sont plus que les allégories outrancières d'un monde ne tournant pas rond. Le lecteur peut donc être amené à assister à des réunions diplomatiques internationales à l'ambiance ubuesque. En voici un très court exemple :
« Kissinger fit semblant de ne pas entendre cette pensée Mao Tsé-Toung et, gonflant l'abdomen, se mit à parler.
- Mon discours, dit-il, se résume en trois mots : il faut appuyer sur la détente.
En entendant ces mots, Gerald Ford avec une incroyable prestesse, sortit deux gros revolvers de ses poches et se mit à tirer.
- Pas sur la détente du revolver, crétin, dit Kissinger, sur la détente Est-Ouest.
- Et sur la détente Nord-Sud, si je puis me le permettre, dit avec désinvolture Giscard d'Estaing.
- Non, Est-Ouest, le Nord-Sud on s'en fout, dit Kissinger.
- Ne vous disputez pas, dit le président Senghor (seul noir invité à la soirée), le Nord vaut le Sud, l'Est l'Ouest, et, comme dit un proverbe africain, « où est Est est Ouest ».
- Qu'est-ce qu'il a dit, cet homme de couleur ? demanda la princesse Anne avec dégoût. » (page 148)
Si vous voulez voir Chepilov déambuler dans la Guerre froide tel Buster Keaton, si pour vous verve caustique et relations internationales ne sont pas incompatibles, si vous avez un jour rêvé de devenir le nouveau Gromyko, alors ce livre est fait pour vous.
Par Matthieu Roger