- l'emploi des forces militaires doit s'effectuer en prenant en compte la place croissante de la diplomatie et des ONG
- les militaires jouent un rôle de plus en plus important en ce qui concerne des missions non strictement militaires
- la question de la durée de l'action militaire doit sous-tendre toute réflexion stratégique.
Le Cercle ERIS profite de sa présence à Sciences Po Lille pour vous rendre compte de la teneur de ses propos, qui n'ont pas manqué de s'avérer très engagés.
Au début de son intervention, le général Desportes revient sur le triomphalisme américain qui a succédé à la fin de la Guerre Froide. Depuis, suite notamment au 11 septembre et aux guerres en Afghanistan et Irak, les Américains sont retombés de leur piédestal. Selon le général Desportes, les Américains affrontent en ce moment un vide conceptuel en matière de stratégie militaire globale. Cet état de fait trouve son parallèle dans l'échec des Israéliens face au Hezbollah, au Liban. Les paradigmes militaires américains de l'après Guerre Froide ne correspondent plus au monde d'aujourd'hui. Aujourd'hui, certains feignent de croire que la guerre a disparu alors qu'elle est consubstantielle à l'homme. De fait, le problème de la défense militaire ne peut ni ne doit être évacué. Nous assistons en ce début de XXIe siècle à un choc des réalités, en témoigne un discours du président Bush datant de 1999, dans lequel celui-ci affirme que les États-Unis vont gagner la guerre en imposant leur type guerre aux autres pays. Il ne faut pas oublier que la guerre est avant tout une dialectique armée entre différentes volontés.
Le général Desportes rappelle le rôle théorique du général britannique Rupert Smith qui, au vu de ses expériences au Moyen-Orient, en Irlande du Nord ou encore en Bosnie, pense qu'il s'agit aujourd'hui de redonner son utilité à la force armée. Ceci tout en tenant compte des nouvelles limites qui s'appliquent à l'emploi de la force armée : le droit international, les médias, etc. Selon Ruper Smith, nous sommes passés de la guerre industrielle à la guerre au milieu des populations. Mais, rappelle le général Desportes, cela ne veut pas dire que les anciens modes de guerre disparaissent. Dans cette optique, les écrits de Lyautey (commandant des forces françaises au Maroc) et Gallieni (commandant des forces françaises au Tonkin) montrent bien que les phases de colonisations du XIXe et XXe siècle conféraient déjà à la force militaire un rôle à multiples facettes.
Aujourd'hui, nos conflits se caractérisent principalement par 4 D : leur durée prolongée, leur durcissement, leur diversification, et leur dispersion. La guerre éclair n'existe plus, toutes les opérations sont obligatoirement longues. De même, la notion de victoire décisive est devenue obsolète, puisque la victoire tactique obtenue sur le terrain se trouve désormais déconnectée de la victoire stratégique. Il n'y a pas de conflit qui dure aujourd'hui moins de dix ans. Et le général Desportes d'ajouter que si l'on ne recherche pas un résultat technique, il est alors très difficile d'obtenir un résultat politique viable. Un pays comme la France doit donc consentir des efforts financiers importants sur le long terme, et être capable d'envoyer continuellement des soldats en flux tend. Car aujourd'hui les ennemis sont entraînés et équipés. Citons l'exemple du Hezbollah qui, en juillet 2006, a réussi à couler le meilleur bateau de guerre israélien grâce au meilleur missile russe actuel.
En ce qui concerne la dispersion des conflits, le général Desportes rappelle que les soldats français sont à l'heure actuelle engagés sur vingt-deux théâtres d'opérations extérieurs, dont cinq majeurs. Mais cela ne veut pas dire que le soldat a vocation à l'humanitaire : le soldat fait la guerre, et la guerre fait la paix. D'un point de vue stratégique, il faut arriver à obtenir une paix qui se soutient elle-même. Comme le dit si justement le diplomate Sergio de Mello, les militaires doivent travailler à se rendre inutiles. La bataille ne sert alors plus qu'à établir les conditions de la stabilisation politique. Vincent Desportes cite également Lyautey à ce sujet : « Quand vous prenez un village, vous devez le prendre intelligemment, de façon à ce que, le lendemain, les enfants puissent retourner à l'école et les femmes au marché. ». La destruction n'est qu'un moyen d'une guerre qui est devenue un outil de communication. Comme le dit Liddell Hart (cf. notre présentation de son ouvrage Stratégie dans la rubrique « Le sabre et la plume » de ce site), la victoire s'obtient avant tout par le fait de produire un effet dans l'esprit de l'ennemi.
Par Matthieu Roger