Quel monde après la crise?



Le 23 mars Sciences Po Lille ouvrait ses portes à Lionel Jospin pour une présentation très générale de la crise économique actuelle. Celui qui fut, entre autres, Secrétaire national du Parti Socialiste aux relations internationales de 1979 à 1981 nous a présenté sa vision des soubresauts économico-politiques qui agitent la planète, pour ensuite nous conduire sur des pistes de réflexion au sujet du monde qui fera suite à la crise.


1) Prendre la mesure de la crise actuelle


Selon Lionel Jospin, nous assistons aujourd'hui à une crise profonde, générale et multiforme du système économique, qui s'avère de fait être la crise la plus grave depuis celle des années 1930. Il fondamentalement s'agit d'une crise d'endettement suscitée par un système entraîné par une spéculation à la hausse permanente (lorsque les prix des actifs financiers augmentent, la demande augmente). Un malaise profond donc, dont les symptômes sont la non réglementation des hedge funds, la prolifération des paradis fiscaux, l'élaboration de montages financiers de plus en plus complexes échappant à l'entendement commun, et la passivité des banques centrales et des États.

Depuis 30 ans nous avons laissé se développer un écart insensé entre la sphère financière et l'économie réelle. La première représente en effet en valeur sept fois la seconde ! De fait, le système financier et ses acteurs sont rapidement passés de la couverture du risque à la spéculation. Leurs montages financiers ultra-complexes et non viables ont provoqué la crise sévère qui touche en ce moment toutes les économies du monde. La gravité du moment est de plus renforcé par le fait que la confiance n'est toujours pas rétablie sur le circuit bancaire, les banques craignant encore de se refiler créances douteuses ou autres produits toxiques. Nul ne peut prédire quand aura lieu la sortie de crise. Un exemple inquiétant est celui du Japon, qui a mis 10 ans à se remettre de la crise asiatique de 1997. Tous les mois, le Fond Monétaire International (FMI) et l'OCDE assombrissent leurs prévisions. La baisse du PBI mondial dépassera les -1 % en 2009 (-1,6 % pour les États-Unis, -1,9 % pour la Zone Euro, sans doute plus pour la France).

En ce qui concerne les causes de la crise actuelle, tout ce que l'on peut dire est que l'économie était déjà déstabilisée par sa financiarisation. À cause d'une tendance générale à comprimer les salaires, les classes moyennes et populaires ont été poussées à l'endettement, notamment pour pouvoir se loger. D'où la fameuse crise des subprimes qui a éclaté aux États-Unis.


2) Réfléchir au monde d'après


Il se peut que nous nous acheminions vers encore trois ou quatre années de croissance lente et de chômage élevé. L'état du monde va dépendre des réactions à et des leçons tirées de la crise. Pour l'instant on a simplement renfloué afin d'éviter une banqueroute générale, il faut désormais réguler et demain réformer. Les États ont dû offrir des garanties et prêts aux établissements financiers, ce qui n'a pas peu contribué au vol en éclat de bien des dogmes libéraux. En outre les grandes multinationales ont dû dévoiler au grand jour leur attitude pour le moins paradoxale : demande de dérégulation en temps de croissance, mais demande d'intervention en situation de crise.

En France le plan de relance adopté par le gouvernement est selon Lionel Jospin sous-dimensionné et mal équilibré, dans la mesure où l'offre se trouve outrageusement privilégiée par rapport à la consommation. Mais il faut avouer que les marges d'actions sont pour le moment assez réduites. En ce moment les USA disent relance de la consommation et l'Europe ne relance pas assez ; l'Europe dit régulation et les USA ne régulent pas assez.

D'un point de vue plus global, il est maintenant impératif de réguler le système financier. Les grands axes de direction esquissés à Washington vont en ce sens : hausse de la transparence, éradication des paradis fiscaux, limitation de la spéculation et des possibilités de titrisation, harmonisation des règles comptables, etc. L'ancien Premier Secrétaire du Parti Socialiste prône un retour à la stabilité des monnaies ainsi qu'un encadrement des taux de crédit. Il devient urgent de fonder une gouvernance financière européenne gérée par une instance commune. Notons que sans l'euro les retombées de la crise se seraient avérées beaucoup plus graves en Europe, la monnaie unique ayant permis d'éviter une série de dévaluations nationales qui auraient conduit à un protectionnisme mortifère.

Ce qu'il faut à notre planète, c'est avant tout une institutionnalisation de sa gouvernance économique. C'est pourquoi il faut par exemple accorder un rôle plus important au FMI. La première étape est une meilleure coopération entre les monnaies et les zones monétaires. Les États, par la coopération et la réglementation, se doivent de lutter contre les lobbies ultralibéraux et spéculatifs. Il ne faut pas oublier qu'en 2050 nous serons d'après les prévisions 9 milliards d'hommes sur la Terre. Un chiffre qui nous oblige à combattre avec toute notre force cette crise, et nous invite même à regarder bien au-delà de l'économique. C'est en effet du traitement de la crise climatique dont dépendra surtout en fin de compte l'avenir de l'humanité. Le problème du réchauffement climatique constitue tout simplement l'enjeu de notre survie.



Par Matthieu Roger



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