Ce rendez vous exceptionnel avait pour maître de cérémonie David Abiker, chroniqueur sur France Info et essayiste.
La première question est posée à Emmanuel Todd, politologue, sociologue et essayiste.
Il s'agissait de savoir quel est le cheminement historique qui a mené à la guerre en Géorgie.
Emmanuel Todd, fidèle à ses vues originales ouvre les festivités en affirmant que, plus qu'à un problème russe nous sommes face à un problème américain. En effet, depuis le retrait « élégant » de l'Empire soviétique, les USA et l'OTAN ont mené une politique d'encerclement agressive autour le la Russie. Emmanuel Todd décrit les États-Unis comme une puissance déclinante, en situation impériale de retrait, comme l'on été d'autres grandes puissances avant eux. Cela se traduit notamment par la succession de guerres menées par Washington et ses satellites, l'échec Irakien, la dernière guerre d'Israël au Liban, et aujourd'hui la Géorgie qui a elle aussi été flouée par ce sentiment de tout puissance irrationnelle que diffuse l'Amérique agonisante auprès de ses alliés. Emmanuel Todd se demande justement ce qui a poussé un si petit pays à croire que son puissant voisin ne bougerait pas.
Pour lui, il n'y a cependant pas d'inquiétudes à avoir. En effet, la Russie qui vient tout juste de se retirer douloureusement de son ex empire territorial, ne va donc pas s'y réinstaller de sitôt.
Selon lui, la vision d'une Russie comme acteur géopolitique menaçant n'a pas vraiment de sens. Ses ressources en énergies ne sont des armes de pressions que dans l'hypothèse où l'Occident est en bonne santé économique et, qui plus est, sa démographie est en chute libre. Si la période 1815-1945 correspond à une croissance démographique forte confirmant la montée en puissance de l'empire de l'Est, la période actuelle, quant à elle, est marquée par une natalité de pays développés et une mortalité de pays en développement, ce qui au final entraîne la perte de 200 000 individus par ans.
De ce fait, si la Russie est une puissance qui peut dire non, elle ne peut pas se passer de coopération avec l'Europe de l'ouest qu'elle doit découpler des USA et de leur effet de surprise. La stratégie des États-unis étant d'éviter à tout prix la réunion de l'Ancien Monde, dont la division a entraîné la chute, le « sacrifice du pion Géorgie » a permis de raviver les inquiétudes envers la Russie.
Alors que, selon Emmanuel Todd, la crise actuelle témoigne de l'effondrement du virtuel, il nous rappelle alors qu'un des pôles possibles de reconstruction se trouve en Russie, avec laquelle il souhaite un rapprochement.
La parole est ensuite donnée à SALOMÉ ZOURABISHVILI, ancien ministre des Affaires étrangères de Géorgie, diplomate et professeur à Sciences Po.
David Abiker lui demande pourquoi un tel risque de la part de la Géorgie, alors que les alliés occidentaux incitaient, semble t'il, à la prudence ?
En tant que représentante de l'échiquier politique Géorgien et membre de l'opposition, Salomé Zourabishvili s'est efforcée de garder, au lendemain de l'invasion russe, des propos raisonnables.
Aujourd'hui l'ancien ministre des affaires étrangères de Géorgie évoque une responsabilité certes partagée, mais pas équitablement.
La Russie tout d'abord, est à ses yeux la première responsable de la guerre, tant d'un point de vue chronologique que par le poids de son implication ; par sa puissance et par les moyens qu'elle a mis en œuvre (coupure de gaz, expulsions, racisme...). Elle accuse Moscou d'avoir pratiqué de manière ininterrompue le « deux poids - deux mesures », en reconnaissant d'une part, l'intégrité des territoires en jeux via des textes juridiques internationaux, et en procédant, d'autre part, à une « annexion sans annexion », en formant et armant l'armée ossète et en distribuant des passeports russes. Elle fait ainsi remarquer que le premier ministre d'Ossétie est russe, tout comme ses principaux officiers.
La Géorgie est quant à elle responsable du déclenchement de l'offensive à Tskhinvali et ce, sans l'ombre d'un doute, compte tenu des nombreuses enquêtes, notamment celle du Conseil de l'Europe. Si ce conflit n'a rien fait de mal à la Russie, Salomé Zourabishvili affirme qu'en mettant à mal le vivre ensemble essentiel à la survie d'un État multiethnique, c'est à sa propre population que l'attitude Géorgienne a causé le plus de torts.
Les États-unis, dont la constante diplomatique serait de calmer le jeu, n'ont pas encouragé Saakachvili dans sa décision d'en venir aux armes. La responsabilité de Washington se trouve en fait dans le soutient apporté à une fiction démocratique, celle de l'actuel État Géorgien, sans laquelle les évènements du 7 août n'auraient pas eu lieu. Alors que les tensions se faisaient croissantes, Condolizza Rice s'est rendue en Géorgie et à expressément demandé de ne pas bouger, même si cela pouvait s'avérer difficile pour les populations civiles.
Après le 7 août, Bush est resté silencieux, comme pour traduire une « bouderie », pour rappeler : « on vous avait prévenu »...
Il a fallu 3 jours pour qu'intervienne une réaction américaine, lorsqu'ils ont découvert que la contre offensive russe avait dépassé la zone de conflit, pénétrant le territoire géorgien, effectuant des bombardements stratégiques, occupant le port de Poti et la ville de Gori, véritable nœud de communication du pays.
Finalement, la présence de l'Union Européenne à Moscou a été perçue par tous comme un soulagement. Alors que les Russes bombardent les collines de Tbilissi, le cessé le feu leur évite d'envahir une capitale, ce dont on ne sait que faire au 21ème siècle...
La Géorgie ne sera donc pas la plateforme souhaitée face à l'Iran.
Alors que, comme tout le monde le sait, l'armée russe est bien supérieure à l'armée géorgienne, pourquoi avoir lancé une telle offensive ?
Cela relève, selon Salomé Zourabishvili, des manipulations russes manifestées par des accords confidentiels et par l'hypothèse de versements occultes auprès de dignitaires géorgiens. Il devient alors possible d'en conclure que si la démocratie ne revient pas très vite en Géorgie, tout ça risque de se produire à nouveau, la Russie n'étant pas, elle non plus, un exemple de gouvernement démocratique.
M.M. Iakovlev, chargé d'affaires ad interim de la Fédération de Russie en République française, prend ensuite la parole pour répondre à la question suivante : L'intervention Russe en Géorgie était elle ponctuelle ou stratégique ?
Le truculent diplomate commence par une précision terminologique et rappelle ainsi que l'action de Tbilissi correspondait à une agression pure, voire même à une « tentative de génocide ». De ce fait, l'occupation russe qui s'en est suivie n'était qu'une riposte conforme aux normes onusiennes, des mesures de coercition afin de forcer l'agresseur à la paix. Quant à savoir si la réponse était proportionnée, M. Iakovlev rétorque qu'il est bien difficile d'établir de tels calculs surtout que, selon lui, la Russie «dispose de plus de moyens lourds que de moyens légers » ! Qui plus est, la Géorgie usait d'armements lourds de facture américaine. M. Iakovlev fait par là même remarquer que le budget de défense géorgienne s'élève à 1 milliard de dollars, et cite alors Tchekhov pour illustrer son propos : « Si au début de la pièce il y a un fusil accroché au mur, c'est qu'il doit être utilisé ! »
Il continue en traitant des relations de son pays avec la Géorgie, il estime que si celles-ci sont tendues, c'est à cause du manque de stabilité du président Saakhachvili, selon lui un personnage indigne de confiance ; ce qui est, déplore t'il « fâcheux pour nos deux peuples ».
A propos de la démocratie, le diplomate évoque les difficultés russes à se dégager d'un lourd héritage qui pèse depuis 15 ans sur la marche des affaires.
Pour conclure, M. Iakovlev revient sur la question du point de vue et accuse les « mass medias » de déformer l'information, amenant parfois à trouver des images similaires commentées de manières diamétralement opposées.
La parole revient ensuite à Anne de Tinguy, chercheur au CERI, professeur à Sciences PO et à l'INALCO
Il lui est alors demandé si Vladimir Poutine a d'un point de vue politique réussi cette intervention ?
En réponse à Emmanuel Todd, Anne de Tinguy rappelle que s'il existe bien un problème américain, il ne faut pas en oublier le peuple géorgien dont les souffrances sont la majeure partie du problème. Si elle s'accorde à dire que la Russie ne cherche pas à se constituer une zone de domination impériale, elle critique néanmoins les moyens employés par Moscou pour mener sa politique internationale.
Ainsi, afin de savoir si la position russe semble plus assurée après la guerre qu'avant, Anne de Tinguy met en perspective l'existence de deux paris.
Le premier, pour la Russie, consiste à maintenir une certaine autorité sur son ex empire. Cela se traduit alors par une politique de contrainte. Celle-ci a commencé à se faire sentir pendant les révolutions de couleurs. C'est à ce moment que sont apparus les problèmes de gouvernance et qu'a été mis au jour le manque d'attractivité dont souffre le modèle russe. Alors que Moscou a usé de la contrainte de manière systématique, il convient de s'interroger sur les conséquences à long terme de cette politique. Les enquêtes d'opinions qui se sont déroulées en Ukraine montrent bien, par exemple, que la Russie est vue comme un agresseur et ce même, dans les régions orientales du pays. On constate alors de la part des pays voisins une grande crainte et une profonde défiance vis à vis de Moscou.
Le second parie implique les relations vis à vis du monde occidental. Anne de Tinguy tient à distinguer clairement les Américains des Européens. Ces derniers ont eu une réaction immédiate, ils n'ont pas cherché à isoler la Russie. Quoi qu'il en soit, la Russie pâtit en Europe d'une image dégradée, en témoigne une enquête du Financial Time rapportant que les Européens perçoivent la Russie comme une menace potentielle.
Moscou doit alors s'efforcer tant bien que mal d'entretenir avec l'Europe des relations de bon voisinage, si elle ne veut pas se trouver isolée.
Ainsi il devient possible de répondre que non, la Russie ne sort pas renforcée de son intervention en Géorgie.
Emmanuel Todd reprend brièvement la parole pour répondre à Anne de Tinguy, et se défend en affirmant que les Géorgiens, dont il se souci bien évidemment, sont surtout victimes d'un lâchage de ceux qu'il appelle les occidentalistes.
Au tour de Dominique de Villepin, ancien Premier ministre et occupant remarqué du quai d'Orsay, diplomate et écrivain, de répondre à David Abiker qui pose la question suivante : L'Europe s'est elle affirmée vis-à-vis des États-unis ? Quel bilan pour la présidence française de l'Union Européenne ?
L'ancien ministre des affaires étrangères aborde tout d'abord la question sous le thème de la géographie. Il rappelle ainsi que le Caucase est un labyrinthe, véritable carrefour au cœur des préoccupations européennes. Bien que Washington soit restée quelque peu effacée lors de la crise, en comparaison à Bruxelles, il n'en demeure pas moins que la politique américaine consistant à déplacer ses pions (bases militaires, flottes etc...), a contribué à l'émergence d'un sentiment d'encerclement de la part de Moscou, qui est selon lui intervenue pour mettre en échec l'Empire américain.
A savoir si cette intervention était ponctuelle ou stratégique, Dominique de Villepin note tout d'abord que l'Europe a réagi promptement et qu'en diplomatie, ce sont les premiers mots qui comptent ; tout le monde a ainsi compris qu'il revenait aux Européens de régler cette crise. La politique russe est à ses yeux une politique d'à-coups, sans stratégie véritable. Le problème s'articule alors autour de deux conflits, l'un de principe, impliquant les droits de population (ex : Kosovo) et de souveraineté territoriale ; le second étant un conflit d'intérêts autour des voies d'acheminement d'énergie, des stratégies de « pipe » (Northstream, Nabucco) et des stratégies de voisinage, essentielles en cas de crise ouverte.
L'Europe, en tant que partie à la crise, ne s'est pas affirmée dans son rôle stratégique au cœur de la zone, bien qu'elle ait esquissé certains mouvements en négociant le cessez le feu et en poussant à la reprise du dialogue.
Est-on alors face à un retour du statu quo ou va-t-on vers une refondation des relations ?
Après avoir précisé que « la Russie n'était pas sortie de ses frontières depuis 1979», Dominique de Villepin nous dit que le choix du statu quo est en réalité une grenade dégoupillée, un vrai risque, car c'est ici que se joue tout l'avenir des relations Europe - Russie, et USA - Russie.
L'OTAN est en grande partie le problème. L'alliance traîne depuis longtemps une transformation en organisation humanitaire et militaire mondiale, ce qui en fait une machine hybride qui engendre la peur.
L'Europe dispose des capacités pour avancer de concert avec Moscou, pour ce faire, il faut en appeler à une réponse historique. « Nous ne sommes pas sortis de la période postsoviétique », le principal problème est la peur.
En 1991 nous avons raté l'occasion de donner la main à la Russie, nous devons aujourd'hui réinventer nos relations avec elle, et ce, alors que beaucoup d'outils sont fossiles, il en faut donc de nouveaux qui rassurent tout le monde.
« On peut geler une crise mais si on ne règle rien, ce serait comme une cocotte minute dont l'explosion est garantie. »
A l'heure des grands ensembles que sont la Chine et l'Inde, les 450 millions d'Européens ne sont pas assez nombreux pour faire face. Nous devons donc nous rapprocher de la Russie en créant un climat de confiance. Pour ce faire, il faut « casser le glacis de la suspicion » avec « plus de culture, plus de connaissance et plus de politique. »
La parole revient ensuite à Marie Madras, politologue au CERI, professeur à la LSE et à Sciences Po, à qui il est demandé quels étaient les buts de guerre de la Russie, et si celle ci visait à empêcher une adhésion de la Géorgie à l'OTAN ?
Pour Marie Madras ce n'est pas l'OTAN qui est l'ennemi n°1 de la Russie, mais bien l'Union Européenne en ce qu'elle est rassembleuse. La Russie n'est pas encerclée, en réalité elle s'isole car son régime se sent menacé par l'expansion des démocraties à ses frontières. Les révolutions de couleurs ont marqué un tournant dans la politique du Kremlin.
Selon Marie Madras nous sommes face à deux paradigmes majeurs.
Le premier est celui de la régression autoritaire en Russie ces dernières années, et ce, même s'il y a eu à une époque une ouverture que certains ont vécue.
Les hommes qui dirigent la Russie appartiennent à des réseaux de plus en plus riches, les institutions publiques sont affaiblies par Poutine, ce qui donne le pouvoir à un groupe de personnes sans contre pouvoirs qui ont perdu la mesure de toutes choses. Qui plus est, la société russe est très encadrée, voire enfermée par des medias contrôlés par ces nouveaux pouvoirs. Pour penser le sujet, il convient alors de repartir des réalités de la Russie. La société civile y est inexistante et les choix appartiennent à un petit groupe.
Le régime fonde son image sur l'ennemi, ce qui a été le cas pour la Tchétchénie dans les années 90, et l'est aujourd'hui pour les autodéterminations comme en Géorgie. Ceci amène le thème des spécificités. Celles-ci trouvent leurs raisons d'être à travers la différenciation qui nécessite un ennemi afin d'exister, malgré des problèmes majeurs d'identités. Cela permet à la Russie de dialoguer selon ses termes et selon ses envies, au motif qu'elle est différente et unique.
C'est donc la capacité de rassemblement et la préférence pour la négociation d'une Europe voisine qui fragilise la Russie.
Le second paradigme est celui des territoires et la recherche d'affaiblissement des souverainetés voisines.
Cela passe par la mise en place d'une forme de contrôle sur les populations et les territoires, notamment à travers les grand flux de migrations forcées. Les conflits y sont plus entretenus que réglés.
Le défi de l'OTAN et de l'UE est de jouer avec ce pouvoir d'attraction et de rassemblement, tout en mettant un frein à l'intégration de pays à la souveraineté faible. Il s'agit alors pour nous, d'avoir la capacité d'ouverture et de pouvoir communiquer efficacement avec les états frontaliers de la Russie.
La réponse de l'UE à la crise de cet été est positive car elle montre que nous sommes capables de supporter les conflits.
Thornike Gordadze, spécialiste du Caucase et professeur à Sciences Po, est le dernier intervenant. Il répond à la question suivante : Alors que Dimitri Medvedev propose un nouveau traité européen de sécurité auquel Nicolas Sarkozy souhaite adhérer à condition qu'il ne remette pas en cause la PESC et l'OTAN, que doit-on penser de la sincérité du président russe?
Après avoir évoqué la qualité des médias français lors de la crise, le jeune professeur revient sur l'allocution de M. Iakovlev et rappelle que si le budget militaire de la Géorgie est certes d'un milliard de dollars, il n'empêche qu'il reste le plus petit des pays du Caucase.
Il énonce ensuite que la Russie se trouve devant la nécessité de reconstruire sa zone d'influence, ce qui se traduit notamment, en ce que l'Abkhazie va, contrairement aux idées reçues, vers moins d'indépendance qu'elle n'en avait sous l'autorité Géorgienne.
Thornike Gordadze se demande aussi si ce traité n'est pas une tentative de diviser l'Europe occidentale. En réalité, le plan de Medvedev a pour finalité de minimiser le rôle des États-Unis dans le secteur européen.
Des les années 30, on observe que les relations entre Moscou et Washington sont faites de compétitions et de mimétismes. Aujourd'hui, les élites politiques pensent que pour être une grande puissance, il faut enfreindre les lois créées par les autres.
Propos recueillis par Nicolas Saint Bris.