Ce 25 mars l'association Munwalk de Sciences Po Lille a reçu Hugues Eudeline, actuellement consultant international sur les questions de sécurité et sûreté maritimes et qui effectue des recherches dans le cadre d'un doctorat à l'École pratique des hautes études sur les flux énergétiques et le terrorisme maritime islamiste. Capitaine de Vaisseau, Hugues Eudeline est un ancien élève de l'École navale. Au cours de 26 années de carrière, il a commandé deux sous-marins, dont un sous-marin nucléaire d'attaque, et a dirigé l'état-major de l'amiral commandant les sous-marins d'attaque ainsi que celui du Groupe école d'application des officiers de Marine. Après avoir quitté la Marine, il a travaillé pendant une dizaine d'années dans l'industrie maritime de haute technologie (Saft et GTT). Diplômé de l'Ecole Supérieure de Guerre Navale, du Cours Supérieur Interarmées, et du Naval Command College de Newport, il est titulaire d'un Master of Science (Management) de la Salve Regina University, Newport.
Hugues Eudeline a tenu avant tout à rappeler quelques chiffres. La terre est une planète bleue (seulement 29 % de terres émergées pour 71 % d'eau). Le Pacifique représente 46 % des espaces maritimes, l'Atlantique 23,9 %, l'Océan Indien 20,3 %, l'Arctique 2,6 %. 80 % de la population mondiale vit à moins de 200 kms des côtes, ce qui explique l'importance de la marine et des forces d'intervention maritimes en termes de géostratégie. Alors qu'avant on était confronté à un empire maritime anglais, il faut maintenant appréhender un empire américain. 90 % du volume des marchandises mondiales transitent par la mer. 95 % du trafic maritime passe par les 9 check-points les plus importants de la planète (par exemple Suez ou le détroit d'Ormuz). À titre d'exemple, 95 % des importations françaises de pétrole se font par voie de mer. 17 millions de barils de pétrole transitent chaque année par le détroit d'Ormuz, 2,4 millions par les détroits turcs, 15 millions par le détroit de Malacca, 3,3 millions de barils par le détroit de Bab el Mandeb (Djibouti). 4,5 millions pour Suez, des chiffres qui parlent d'eux-mêmes. Environ 50.000 grands navires marchands naviguent dans le monde actuellement, ce qui représente 466.000 officiers et 721.000 marins d'active. Avec la crise beaucoup de bateaux ne trouvent plus d'affrètements aujourd'hui.
Selon Hugues Eudeline les principales menaces à l'échelle sont aujourd'hui la pêche illégale, les pollutions maritimes, les trafics de toutes sortes (d'armes, de stupéfiants, de produits, chimiques et/ou biologiques nucléaires, de contrefaçons, de déchets toxiques), l'immigration clandestine par voie de mer, le terrorisme maritime, les conflits armés. Entre 2007 et 2008, les actes de piraterie et de vols main armés sont passés de 263 à 293. Plus précisément de 54 à 60 cas en Afrique de l'Ouest, de 30 à 23 cas pour le sous-continent indien, de 80 à 65 cas pour l'Asie, de 10 à 9 cas en Amérique, de 50 à 37 cas en Afrique de l'est, mais surtout une augmentation de 30 à plus de 90 cas pour la corne de l'Afrique ! Pourtant, dès 1982, la Convention de Montego Bay fixait un droit de la mer (entrée en vigueur officielle le 16 novembre 1994). Aujourd'hui, certains États demandent l'extension des Zones Économiques Exclusives jusqu'à la fin des plateaux continentaux. En 1988, se tient une nouvelle Convention pour la répression d'actes illicites contre la sécurité de la navigation maritime, pour remédier aux manquements de la Convention de Montego Bay. Il faut bien saisir l'extrême difficulté juridique du traitement des actes de piraterie en haute mer. En effet, il faut tenir à la fois tenir compte de la nationalité du pavillon du bâtiment, de l'identité de son amateur, de la nature de sa cargaison, etc., qu'il s'agisse du bateau pris pour cible, de bateau poursuivant, ou des bateaux tiers qui peuvent parfois être impliqués.
En ce qui concerne la Somalie, il s'agit à l'heure actuelle d'un pays est en pleine décomposition politique, en pleine guerre civile, avec la sécession d'une partie de son territoire.
Les pirates ont pour opérer des bâtiments très rapides, et sont principalement armés de lance-roquettes RPG-7, arme non coûteuse et très répandue qui peut utiliser 400 têtes de missiles différentes possibles et qui constitue sans doute la plus grande réussite russe avec le fusil-mitrailleur Kalachnikov. Ces pirates sont recrutés parmi la population de pêcheurs assez pauvres. Certains cadres proviennent de l'ancienne marine et armée somalienne. En général on n'observe pas de maltraitance particulière envers les prisonniers, en dépit de menaces courantes, ni de revendications d'ordre religieux ou politique. Il faut bien comprendre que la piraterie somalienne opère en réseaux et est vraiment organisé. Ainsi des antennes émettrices placées dans les villages somaliens dirigent à distances les bateaux pirates. Il est fortement déconseillé aux bateaux attaqués de répondre avec des armes, ce qui entraîne presque à chaque fois une escalade de la violence. Tout au plus les bateaux pris en chasse peuvent-ils se défendre avec des canons à sons, qui grâce aux ultrasons empêchent d'approcher à plus de 5 mètres, ou bien des lances à eau. Les modes d'action des attaques pirates sont standards : échelles, grappins, etc. La majorité des attaques pirates se font sur les lignes de circulation maritime principales, tout en sachant que la zone géographique de piraterie va du sud Yémen jusqu'au large de la Tanzanie.
Hugues Eudeline a terminé son intervention en revenant sur l'intervention victorieuse des forces militaires françaises pour libérer Le Ponant, en avril 2008. Le 4 avril 30 membres d'équipage du Ponant sont pris en otages par une douzaine de pirates équipés de fusils d'assaut AK-47 et de RPG-7, après avoir vainement tenté de repousser l'abordage au moyen de lances à incendie. Le gouvernement français déclenche alors le plan « pirate-mer », qui consiste, entre autres, à la mobilisation des tous les moyens disponibles sur la zone. Une frégate canadienne envoie tout d'abord son hélicoptère CH-124 Sea King pour effectuer une première reconnaissance. Le premier bâtiment français envoyé sur place pour surveiller Le Ponant est un avion de patrouille maritime ATL 2, opérant depuis Djibouti. Puis c'est au tour de l'aviso Commandant Bouan de rallier la zone, suivi de la frégate Jean Bart et du porte-hélicoptère Jeanne d'Arc, qui possède un hôpital embarqué. Puis un avion Transall décolle de Djibouti et largue 18 commandos marine sur le Commandant Bouan. L'accord du Président somalien est obtenu, qui les autorise bâtiments français à pénétrer dans les eaux territoriales somaliennes. Au soir du 6 avril une cinquantaine de commandos français et dix-huit hommes du GIGN sont là. Le 11 avril la libération des otages contre une rançon de 2 millions d'euros a lieu, puis les commandos français poursuivent les pirates dans le désert et les arrêtent. Cette opération est la première fois depuis longtemps que les Français intervenaient. Elle a permis de donner l'exemple et décider l'ONU a adopter des mesures. De fait, les résolutions 1816 du 2 juin 2008 et 1846 du 2 décembre 2008 instaurent une meilleure coopération avec le gouvernement somalien.
Pour finir ce compte-rendu, rappelons que l'année 2008 a enregistré 111 attaques au total au large de Somalie et du Golfe d'Aden. 19 attaques ont eu lieu au large de la côte est de la Somalie, 92 dans le golfe d'Aden, pour un total de 42 navires détournés. Cela représente un coût de 30 à 50 millions de dollars. Plusieurs forces internationales opèrent désormais sur place : l'EURONAFVOR - Mission Atalante (regroupant une dizaine de pays dont la France, l'Allemagne, l'Espagne, la Grèce, le Royaume-Uni...) depuis le 8 déc. 2008, la Combined Task Force 151 américaine depuis le 8 janvier, la Russie est présente depuis le 16 janvier avec deux bâtiments en mer Noire, tout comme l'Inde, le Japon, l'Iran, l'Arabie Saoudite, la Malaisie, la Corée du Sud, et la Chine (2 destroyers et un ravitailleur, premier déploiement lointain de la marine chinoise depuis le XVe siècle !). Avec de tels déploiements internationaux on touche à de la géostratégie, puisque le combat contre la piraterie internationale devient pour les États un moyen de crédibiliser son potentiel militaire national.
Tout cela pose la question des évolutions possibles du problème et ses conséquences. Hugues Eudeline envisage trois cas de figures possibles :
- une intervention militaire de grande envergure contre les bases des pirates, mais personne n'a vraiment envie d'y aller
- les Tribunaux islamiques reprennent le pouvoir et font chuter la piraterie, mais on se retrouve alors confronté à un possible retour du terrorisme islamique. Oussama Ben Laden appelle aujourd'hui les radicaux islamistes de Somalie à renverser et à combattre le président Sharif Cheick Ahmed. De fait une collusion entre piraterie et islamiste semble actuellement peu probable, car la motivation principale des pirates reste l'argent.
- les compagnies décident de contourner l'Afrique mais cela signifierait une forte décroissance de l'activité du Canal de Suez et une baisse des revenus financiers égyptiens (risque de déstabilisation de la région).
Par Matthieu Roger